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Chemise, ERL Pantalon, Versace Bretelles du styliste JUILLET/AOÛT 2022 GQ 103
Blonde, une fiction biographique écrite studio insonorisé de Los Angeles au beau hollywoodiennes”, me dit Tarantino au télé- par Joyce Carol Oates qui romance la milieu de la pandémie. “L’ambiance était phone. “Il est très beau, très masculin, mais vie intérieure de Marilyn Monroe, avec plombante à l’extérieur du studio” se rap- très branché aussi, il capte les blagues. Les Andrew Dominik à la réalisation. À ces pelle l’acteur Brian Tyree Henry. “Mais le gens qui ont bossé avec lui connaissent le projets à venir s’ajoutent les romans que tournage était super. Je me rappelle surtout talent unique qu’il a pour faire marcher une Plan B a déjà adaptés et les options dépo- le rire de Brad, un rire génial, très commu- scène. Il ne se l’explique peut-être pas mais sées : The Underground Railroad de Colson nicatif. Il était hyper cool sur le plateau, il en a une compréhension instinctive.” Whitehead, Americanah de Chimamanda rien n’était compliqué avec lui. On a pris Ngozi Adichie et Le Bizarre Incident du une vraie leçon de bonne attitude.” Selon le réalisateur, l’acteur appartient à chien pendant la nuit de Mark Haddon. Pitt une espèce rare et intemporelle. “C’est l’une joue ainsi les faiseurs de roi, de la littérature Dans le film de Leitch, le quinquagénaire des dernières stars du grand écran”, pour- au monde du cinéma. incarne Ladybug, un tueur à gages qui sort suit-il en le comparant à Paul Newman, d’un burn-out et qui reprend du service à Robert Redford et Steve McQueen. “C’est Mais il se plaît pourtant encore à par- bord d’un train Tokyo-Kyoto, convaincu une perle rare. Il a quelque chose d’indes- ticiper de temps à autre à un blockbuster. d’être à la hauteur des nouvelles missions criptible, qui irradie. J’ai remarqué que Tout est question de timing et surtout de qui l’attendent. “Il se sent comme on peut lorsque je tournais une scène avec lui et que connexion intime. C’est le cas de Bullet Train être après un mois de thérapie”, explique je le regardais par le viseur de la caméra, de David Leitch, qui connaît l’acteur depuis Pitt. “Il a une épiphanie, genre il a tout com- j’avais l’impression de déjà voir le film tout 1999 pour avoir été sa doublure cascade sur pris, il dit qu’il ne se retrouvera plus jamais prêt. Il suffit à Brad d’arriver dans le cadre Fight Club. Une fonction qu’il reprendra par au fond du seau. C’est son état d’esprit.” pour que je me sente littéralement dans la suite dans Troie ou Mr. & Mrs. Smith. Les une salle de cinéma.” deux collègues sont entrés dans un autre La star est désormais un habitué de ces chapitre de leur relation avec Bullet Train. personnages attachants, faillibles et un S E S D É B U T S À H O L L Y W O O D sont restés Selon Leitch, leur nouvelle collaboration a peu excentriques. Le charme et l’humour célèbres. On a beaucoup raconté qu’il était pris forme très naturellement. “J’ai expliqué en demi-teinte d’un Ladybug rappelle arrivé dans sa Datsun, après avoir quitté l’uni- à Brad que mon objectif était de faire un film son Cliff Booth de Once Upon a Time… versité du Missouri où il lui manquait deux divertissant, rafraîchissant et original qui in Hollywood. Pour Quentin Tarantino, crédits à valider pour décrocher son diplôme. donnerait aux gens l’envie de retourner dans qui l’a dirigé dans ce rôle mais aussi dans Qu’il avait étudié le journalisme, dans l’es- les salles obscures.” Inglourious Basterds, le génie de Pitt pour poir de devenir un jour directeur artistique. la métamorphose relève d’un travail d’ac- Même si ces ambitions encore tâtonnantes lui Bullet Train est un blockbuster estival teur qui se fait de plus en plus rare sur nos sont vite passées, Brad Pitt a gardé en lui délirant qui a été en partie filmé dans un écrans. “Il me rappelle les anciennes stars Veste et pantalon, Umit Benan B+ Ceinture, Artemas Quibble Bottes vintage (dans tout le sujet), Palace Costume Bracelet (bras gauche), bague (main gauche), Bernard James Bague (main droite), perso 104 GQ JUILLET/AOÛT 2022
Veste, Bode Chemise, Tom Ford Pantalon de costume, Richard James Ceinture large vintage JUILLET/AOÛT 2022 GQ 105
certains penchants. Il a toujours adoré fabri- “Brad a une compréhension quer des choses, les tenir, sentir leur qualité instinctive des scènes. Il lui et leur texture. Cette passion, qu’il a d’abord suffit d’arriver dans le cadre nourrie dans les cours de travail manuel au pour que je me sente déjà lycée, le définit encore aujourd’hui. dans une salle de cinéma.” “Je fais partie de ces gens qui s’expriment — QUENTIN TARANTINO au travers de l’art, sous toutes ses formes”, explique Pitt. “Je veux toujours créer. Si je Mais aucun trésor n’a été exhumé. Pitt des nouvelles personnes qu’il rencontre, ne crée pas, c’est simple, je meurs.” Car l’ac- s’est rendu compte un peu tard que l’homme à reconnaître leurs visages et craint donc teur n’est pas qu’acteur : il s’est intéressé à la qui l’avait approché était de mèche avec une que cela ne véhicule une certaine image de sculpture, ainsi qu’à la la fabrication et à la société spécialisée dans les détecteurs de lui, celle d’un homme distant, inaccessible rénovation de meubles. Son ami, le réalisa- métaux, et il s’étonne encore d’avoir mordu et autocentré. En vérité, il aimerait pouvoir teur Spike Jones, évoque quant à lui le Brad à l’hameçon. Toute cette aventure était “fina- se rappeler ces nouvelles rencontres et il a Pitt musicien : “La dernière fois que je l’ai vu, lement assez ridicule, mais c’est la chasse qui honte de ne pas en être capable. Sans avoir il était obsédé par le morceau d’Arcade Fire, m’a emballé”. été diagnostiqué par un médecin, il pense Unconditional I (Lookout Kid), qui venait de souffrir de prosopagnosie, soit l’incapacité sortir. Après l’avoir écouté, on l’a chanté et Alors qu’il achève son histoire, Brad à reconnaître les visages. repris à la guitare une douzaine de fois pour me propose une pastille nicorette. Il la bien le roder. C’était comme s’il était habité mâchonne mécaniquement et m’explique Quand je lui explique que mon mari par cette chanson.” qu’il a arrêté de fumer pendant le confine- semble souffrir du même trouble, Pitt s’en- ment. Il savait que réduire sa consommation flamme. “Personne ne me croit ! Je veux Alors que nous discutons dans le salon, en cigarettes ne serait pas suffisant, qu’il lui rencontrer l’un des miens.” Il s’exclame en notre hôte s’éclipse quelques instants puis fallait couper net. “Je suis incapable de n’en me regardant droit dans les yeux, et je com- réapparaît avec deux bougies incroyable- fumer qu’une ou deux par jour.” prends à ce moment-là qu’il n’est ni distant, ment lourdes qu’il me place entre les mains. ni réservé. Profiter d’un moment assis à ses Je comprends que ce sont ses créations. Après son divorce en 2016, Pitt a arrêté côtés est une expérience à part entière. Il Durant la pandémie, il a appris la céra- l’alcool et participé pendant plus d’un an est aussi affable et charmant qu’on pour- mique. Il a peint ses bougies en noir et doré, aux réunions des Alcooliques Anonymes. rait l’imaginer mais son charisme va plus et le résultat est prodigieux. “C’est de la por- “J’ai intégré un groupe très cool de gens loin : c’est un homme déterminé à nouer celaine”, indique-t-il. “De tout ce que j’ai lu, sélectionnés sur dossier. Il fallait que je me des relations qui ont du sens, à sonder les la porcelaine doit rester très fine pour que la sente en sécurité car j’avais entendu des dilemmes de l’existence et à écouter les his- lumière puisse traverser. Ma porcelaine est trucs atroces sur certains groupes. Je sais toires intimes que vous avez à lui offrir. C’est épaisse, c’est une hérésie.” Pourtant, c’est ce par exemple que Philip Seymour Hoffman l’opposé du type qui vous snoberait à une que Pitt a fait et ça a marché. “J’aime ce qui avait été enregistré alors qu’il disait des fête. Il veut voir votre âme. pèse lourd, comme un appareil photo Leica choses hyper personnelles sur lui.” ou une belle montre. Balancez ces trucs et Et alors que nous évoquons les vers mys- quand quelqu’un les déterrera dans deux Quand le natif du Missouri évoque tiques d’un célèbre poète perse, Rumi, qu’il mille ans, je suis sûr qu’il sera fasciné.” son passé, c’est avec le détachement d’un a fait tatouer sur son biceps droit, il inverse moine bouddhiste. Calme, en introspection. discrètement les rôles et me pose une ques- De toutes les lubies créatives de Brad Il se remémore volontiers les plaisirs de ses tion: “D’après toi, qu’est-ce qu’on fout là ? Pitt, l’une a sans doute plus capté l’atten- anciens vices, l’époque où il fumait une ciga- Qu’est-ce qui existe au-delà ? Tu as l’air de tion que les autres : c’est le vin qu’il produit rette “le matin, avec un café. Un véritable croire en quelque chose de plus grand… dans son domaine de Provence, le Château délice”. Il constate que certaines personnes Tu ne te sens pas prisonnière ici, dans Miraval. En 2008, Angelina Jolie et lui ont peuvent faire ça toute leur vie et s’en tirer ce corps et dans ce monde ?” acheté cette propriété de 400 hectares, et le sans encombre. Des gars indestructibles, rosé de renommée internationale qu’on y comme le peintre anglais David Hockney, En guise de réponse, je lui cite un autre fabrique génère aujourd’hui plusieurs mil- qu’il a rencontré plusieurs fois. “Il fume poème de Rumi : “Je suis comme un oiseau lions de dollars par an. C’est à Miraval que toujours comme un pompier, à l’anglaise. d’un autre continent, qui attend dans cette le couple a célébré son mariage en 2014. Ça a de la gueule”, sourit tristement Pitt. volière… Je n’ai pas consenti à venir ici mais Plus récemment, le domaine a fait les gros “Je n’ai pas cette chance. J’arrive à un âge je ne peux pas partir. C’est à celui qui m’a titres quand Jolie a annoncé revendre ses où il n’y a plus rien de bon à en tirer.” emmené ici de me remmener chez moi.” parts. Au cours de la bataille juridique qui Mais que se passe-t-il ? C’est fou, je récite les a suivi, le divorcé a appris une information P A R L E P A S S É , l’acteur a déjà évoqué vers d’un poème perse du XIIIe siècle à une intéressante au sujet de la propriété. un problème curieux dont il souffrait mégastar du cinéma mondial, en 2022, mais lorsqu’il se retrouvait en société, notam- je trouve ça pertinent. Je lui explique que Un homme lui a en effet affirmé que ment lors de fêtes. Il peine à se souvenir ma volière à moi n’est pas si mal, j’ai de la le château abritait une autre fortune : une réserve d’or estimée à plusieurs mil- lions de dollars. Ce trésor, saisi en Orient par un ancien propriétaire au temps des Croisades, aurait été enterré sur les terres du domaine. “J’étais obnubilé”, se souvient l’acteur. “Pendant un an, ça m’a complète- ment obsédé.” Au point d’acheter un détec- teur de métaux et de sonder tout son terrain. “C’est peut-être dû à mon enfance, j’ai grandi dans les Ozarks où on entendait plein d’his- toires de mines d’or cachées.” 106 GQ JUILLET/AOÛT 2022
Veste, Saint Laurent by Anthony Vaccarello Chemise, Budd Shirtmakers Jupe, Thom Browne Bottes et bagues perso Bracelet, Bernard James JUILLET/AOÛT 2022 GQ 107
chance. “Mais pendant que je suis ici sur Charles Ray m’a par la suite expliqué les dont il a appris à contrôler ses rêves en se COIFFURE JOSH MARQUET TE. MAQUILLAGE STACEY PANEPINTO. TAILORING YELENA TRAVKINA. SET DESIGN HEATH MAT TIOLI POUR FRANK REPS. PRODUCTION MICHAEL KLEIN POUR CIRCADIAN PICTURES Terre”, comme je lui dis, “je suis hypersen- ambitions qu’il avait pour cette sculpture : demandant seulement “Pourquoi ?” Brad sible à certaines choses. À la musique, par “Je me suis dit que si je pouvais dépasser la Pitt fait aujourd’hui la part belle à son côté exemple.” structure du papier, repousser les limites introspectif, à son besoin d’explorer les du matériau jusqu’à ce que l’assemblage mystères les plus complexes de la vie. Je “Et pourquoi ça ?”, me demande Pitt. manque de céder, alors j’aurais touché le réponds à son mail en lui demandant l’in- “Parce qu’en ce qui me concerne, la musique divin dans mon effort.” Comme le sculpteur, terprétation qu’il a pu avoir de ses rêves. Il me remplit de joie. J’ai découvert ce qu’était Brad cherche une forme de sacré dans la me répond quelques jours plus tard : la joie tardivement dans ma vie. Avant, je création. Mais il hésite à se qualifier d’artiste. me contentais de suivre le courant, j’allais Pour lui, la céramique est moins une forme “Initialement, je pensais que ces là où il me portait. Je pense avoir souffert d’art qu’un “sport du toucher, solitaire et très cauchemars révélaient des peurs, pendant des années d’une légère dépression calme”. Une manifestation de son humilité un sentiment d’insécurité et de grande et j’ai récemment pu faire la paix avec ça, en typique des Ozarks. Il est sans aucun doute solitude. Mais en creusant un peu, embrassant toutes les facettes de mon être, artiste : il vit, travaille, rumine, souffre et je pense qu’il s’agit plus de besoins les belles et les moins belles. Grâce à ça, j’ai espère comme un artiste. Et il réfléchit beau- enfouis, toutes nos facettes qu’on nous pu vivre ces moments de bonheur.” coup à ce qu’être artiste veut dire. “L’art ne a refusé d’explorer étant enfant : la colère s’explique pas. L’art donne la chair de poule, saine, l’individualité ou la possibilité “J’ai le cœur brisé”, je lui raconte. “Dès fait dresser les poils et émeut aux larmes. d’avoir une voix.” que je ressens quelque chose, mon cœur se C’est peut-être parce que quelqu’un l’a com- réveille. C’est douloureux.” pris avant vous, vous n’êtes pas seul.” Il faut du courage pour accepter de retourner dans un cauchemar, déterrer ses “Nous avons tous le cœur brisé”, ajoute- Q U E L Q U E S J O U R S A P R È S notre entretien peurs d’enfant et y faire face. Et il faut de t-il. Il parle un peu comme un père pourrait chez lui, Pitt m’envoie un e-mail (rédigé la dextérité pour prendre simultanément le faire. Il semble sincèrement intéressé, après une chirurgie dentaire de six heures) la place du fantôme et celle du bourreau, prêt à prodiguer ses conseils. J’ai l’impres- dans lequel il développe les réponses don- et comprendre les liens qui les unissent. sion de discuter avec mon voisin de siège nées lors de l’interview. Son message se com- Brad Pitt en donne un exemple concret : lors d’un long voyage en train, gentil et pose de trois parties : Résumé, Précisions, sa capacité à être deux choses à la fois, sa curieux, qui a tout le temps du monde pour Ruminations. Il m’explique, comme un ami détermination à porter le paradoxe de son me laisser me dévoiler. pourrait le faire, qu’une chose qu’il a com- humanité. prise de la communication au sein du couple Il m’explique être toujours en recherche consiste par commencer à assumer “des res- Quand j’étais assise avec lui au coin du de sens. Il s’appuie cette fois-ci sur un ponsabilités radicales”. Et je me pose alors la feu, il a dit quelque chose de profond : “Je poème de Rilke. “Il décrit le torse d’Apollon question suivante : Brad Pitt serait-il devin ? suis un assassin. Je suis un amoureux. avec beaucoup de détails et termine avec ce A-t-il senti que j’avais besoin de conseils Je suis capable d’une grande empathie vers, sorti de nulle part, ‘Tu dois changer ta dans ce domaine ? Car plus tôt ce jour-là, comme de me laisser aller à la mesquine- vie’. Tu le connais ? J’en ai la chair de poule.” mon mari m’avait justement mise face à, rie.” Certains diront qu’en rêve nous pou- précisément, mes responsabilités, estimant vons être qui nous voulons, faire ce que Il boit la dernière gorgée de sa bouteille que je renvoyais les critiques à la manière nous voulons et aller où nous voulons. d’eau et regarde au loin, perdu dans ses pen- d’un miroir. Et oui, parfois, j’ai peur de voir Nous sommes les acteurs de notre propre sées. Le silence a quelque chose d’exaltant, qui je suis réellement. Je me souviens alors film, que nous regardons seuls dans la nuit. surtout quand c’est Brad Pitt qui le crée. du sourire timide et rassurant de Pitt et sa Mais si nous voulons vraiment nous com- façon d’avoir eu le tact de me dire : “Nous prendre, nous devons en tout cas, comme Soudain, il saisit son iPhone et scrolle avons tous le cœur brisé.” Brad, continuer à prendre des notes. sa bibliothèque. Le torse d’Apollon lui a rappelé le sculpteur Charles Ray, l’un des Je repense également à son rêve récur- ottessa moshfegh est romancière. Elle plus influents de sa génération. L’artiste, rent et aux gens lancés à ses trousses pour a publié Mon année de repos et de détente installé à Los Angeles, se révèle aussi être le poignarder. Je repense à la manière et La Mort entre ses mains (Fayard). une connaissance commune. Pitt me raconte qu’il a récemment vu ses œuvres “Je fais partie de ces gens exposées à la Collection Pinault de Paris. “Il qui s’expriment au travers a fabriqué ce Christ en papier”, me dit-il en de l’art, sous toutes ses me montrant la photo sur son téléphone. formes. Je veux toujours “La manière dont la lumière se reflète est créer. Si je ne crée pas, incroyable. Il n’est pas fixé au mur, ni sur une c’est simple, je meurs.” croix et pourtant, il est bel et bien crucifié. Il flotte, comme s’il en était libéré. Ça me laisse bouché bée. Regarde comment il flotte, et l’ombre sur le mur !” Le Christ de papier auquel Pitt fait référence est une étude du Corpus Christi d’Alessandro Algardi, sculpteur italien du XVIIe siècle, initialement moulé en argent pour le pape Innocent X. Charles Ray a recréé la forme du Christ en modelant de la pâte à papier humide et considère son œuvre comme un dessin plus qu’une sculp- ture. Pitt zoome sur les détails pour insis- ter sur la beauté de son travail. “Tu vois la manière dont il répercute la lumière ? On perçoit le mouvement du vent et les stig- mates sont bien visibles. C’est sublime…” 108 GQ JUILLET/AOÛT 2022
Costume, Richard James Chemise, Dries Van Noten Cravate, Hermès Bague (au majeur), Bernard James Bague (au petit doigt) Fabergé JUILLET/AOÛT 2022 GQ 109
Récit d’un nouveau visage William Keohane est un jeune homme trans irlandais qui écrit 110 GQ JUILLET/AOÛT 2022 de la poésie. Au début de l’année 2020, juste avant la pandémie, il a entamé sa transition en prenant de la testostérone, et ainsi vu son visage se métamorphoser. Pour GQ, il raconte aujourd’hui cette période : qui était-il alors ? ADAP TATION HERVÉ LONCAN PHOTOGRAPHIES DANIELE FUMMO
U C O N N A I S probablement ce sentiment. Tu grasse. Mon visage devenait plus large et plus rond. Il a fallu un certain temps avant qu’il ne devienne à nouveau familier. Pendant près d’un an, chaque fois T es dans un bar avec des amis, tu t’amuses, un que je me regardais dans la glace, je ne me reconnaissais pas. Comme j’étais peu ivre. Tu te lèves pour aller aux toilettes. plutôt mince, la clinique m’a prescrit une dose relativement faible pour com- En ouvrant la porte, tu jettes machinalement mencer. L’infirmière m’a dit que le traitement entraînait souvent une prise un œil au miroir, tu aperçois une image de poids, une augmentation des masses musculaire et grasse. Même si j’étais réfractée et floue de toi-même, et pendant une fraction de préparé et informé, je n’avais pas vraiment assimilé l’idée d’une telle trans- seconde, tu te demandes : c’est qui, ce mec ? formation. En plein confinement, je suis devenu plus large, plus épais. J’étais Mais c’est toi, bien sûr que c’est toi. Ce sourire, ces quelque part soulagé que ces changements se manifestent enfin, mais je ne yeux, tu les connais. Le sol tangue un peu, tu ressens un rentrais plus dans mes chemises ni dans mes pantalons. Les magasins étaient léger vertige, furtif, mais très vite le puzzle de ton reflet se fermés, je n’avais aucun moyen d’essayer de nouveaux vêtements, et je chan- recompose en une image familière. geais constamment de taille. Un soir, Brendan m’a dit : “J’ai ces vieilles fringues Ce vertige, il a duré pour moi environ un an : le temps que j’allais déposer chez Emmaüs. Tu veux voir si un truc te va ?” que les changements engendrés par la testostérone impri- ment mon corps, redessinent peu à peu ce visage que J ’ A I P I O C H É Q U E L Q U E S H A B I T S parmi ceux qu’il avait l’intention de donner. Je j’avais toujours connu. connais désormais ma taille et je peux faire du shopping sans problème, mais je J’ai commencé la “T” en janvier 2020. Deux mois plus porte encore ces fringues aujourd’hui. Le jean noir délavé, avec sa petite tache tard, alors que je venais d’emménager avec un groupe d’eau de javel près de la poche. Le T-shirt gris à manches longues River Island. d’amis à Limerick, dans le sud-ouest de l’Irlande, nous Ils font partie des vêtements que je préfère, ils m’ont été si utiles à l’époque, et étions contraints au confinement. puis ce sont des cadeaux. J’avais déjà fait des coloc’, mais jamais avec des potes. Le timing était parfait ; nous cherchions tous un endroit Tous les hommes de ma famille – père, oncle, cousin – portent la barbe. pour vivre. Il nous a fallu un petit moment pour trouver J’espérais pouvoir en avoir une aussi, mais comme pour tout le reste, impos- notre bonheur, et après quelques déconvenues, mon amie sible de savoir si – ou quand – cela se produirait. Elle est apparue peu à peu, Eloïse et moi sommes allés voir une maison en lisière de la puis, un jour d’octobre, elle était là, comme si mon visage se préparait à affron- ville. Une vieille bicoque mal isolée, à la moquette élimée, ter les rigueurs de l’hiver. certes, mais c’était exactement ce que nous cherchions. Un endroit que nous pourrions nous approprier pleinement. J’ai appris seul à raser les poils rugueux qui mangeaient mon menton, mon Avant même d’avoir signé le bail, nous avions déjà tous cou et ma lèvre supérieure – à ce stade, j’hésitais à demander conseil à mes choisi nos chambres. amis, leur demander de me montrer comment m’y prendre, je craignais que Nous avons emménagé et, tous ensemble, nous nous cela ne me rende “moins homme” à leurs yeux – en regardant un tuto sur sommes adonnés aux activités classiques de confinement : YouTube. Pour le cou, il fallait placer son doigt sur le haut de la pomme d’Adam, faire du du pain, planter des herbes et des légumes, dépla- et raser tout ce qui était au dessus. cer les meubles dans chaque pièce. Notre voisin, un vieux monsieur de 78 ans, est venu frapper à la porte avec une Au bout d’un an environ, ma voix était devenue plus grave. En revanche, boîte de chocolats et une barquette de fraises de son jar- la pomme d’Adam, je ne m’y attendais pas du tout, et c’est l’un des chan- din. Un chat noir et blanc a rapidement fait sienne notre gements que j’aime le plus, précisément car je n’y avais pas pensé. Je peux nouvelle adresse. la contempler dans le miroir, la sentir ; je déglutis et elle bouge sous mon Nous avons créé un foyer. Notre foyer. L’un de nous pouce. La toucher me rappelle qu’elle est bien réelle, que je ne l’ai pas inven- avait un appareil Polaroid, nous nous sommes pris en tée. C’est comme une graine, quelque chose qui pousse. Qui s’épanouit à photo les uns les autres et avons punaisé le résultat aux chaque fois que je mange, que je bois ou que je parle. murs de la cuisine ; des photos de groupe, des portraits, des instantanés du jour de notre arrivée, la ribambelle de fêtes d’anniversaire au cours de l’été, notre premier Halloween ici, tous déguisés. Aujourd’hui, quand nous sommes réunis autour de la table pour le dîner, nous les regardons parfois, et invariable- ment l’un de nous souligne à quel point nous avons changé. Ces deux dernières années ne nous ont pas fait de cadeaux. Nous avons perdu des proches, d’autres sont tombés malades. Nous avons vieilli, et ça se voit. Mon colocataire Brendan s’était rasé la tête à notre arrivée ; deux ans plus tard, il a retrouvé sa tignasse longue et épaisse, il s’est même laissé pousser une moustache. Les cheveux d’Eloïse descendaient jusqu’à sa taille. Elle les a désormais juste au-dessus des épaules. Un soir d’été, Annie et Emily ont rasé leurs cheveux sur les côtés, à la table de la cuisine, devenue notre petit salon de coiffure improvisé. À ce stade, nous maîtrisions tous le maniement de la tondeuse. Si nous avons tous l’air différent, c’est indubitablement mon visage qui a le plus évolué. Les changements pro- voqués par l’hormonothérapie varient d’une personne à l’autre. À bien des égards, les hormones sont un jeu de hasard, un coup de dés. On ne peut jamais être sûr de ce qui va se passer – ou ne pas se passer –, de ce à quoi on va finir par ressembler. J’étais nerveux à ce sujet, bien sûr. Je voulais avoir l’air différent, plus masculin. Mais je ne voulais pas devenir un étranger à moi-même. J’avais anticipé certains changements. À 21 ans, je vivais une nouvelle puberté : points noirs, boutons, peau JUILLET/AOÛT 2022 GQ 111
Bien sûr, tous les hommes n’ont pas une pomme appris des hommes que je connais, c’est qu’ils éprouvent des sentiments très d’Adam prononcée, ni une mâchoire carrée. Tout le différents à l’égard de leur corps, mais qu’ils ont souvent du mal à trouver les monde n’a pas une barbe fournie. Certains hommes ont mots ou l’occasion pour parler ouvertement de leur apparence. des traits plus fins, plus doux. Avant de commencer la testostérone, je me souciais constamment de la façon dont Plus jeune, je détestais avoir les cheveux bouclés. Aujourd’hui, je les assume on me percevait, mais à chaque fois que je voyais d’autres complètement ; c’est à ma mère que je dois ces boucles douces et parfois hommes avec des traits similaires aux miens, je ne les rebelles. J’aime beaucoup de choses dans mon visage. J’aime ressembler à trouvais pas excessivement féminins. C’est moi en réalité mon père. On se ressemblait déjà avant, mais maintenant c’est troublant. Sur que je scrutais, tout me ramenait à ma propre apparence. ses vieilles photos, je vois que ma barbe a la même couleur et la même forme Je me demandais : qu’est-ce qui n’est pas assez masculin que la sienne quand il avait mon âge. chez moi, comment y remédier, le dissimuler ? Lorsque les restrictions ont été levées, j’ai pu rendre visite à mes parents Adolescent, je me suis fait percer le nez : mon pre- pour la première fois sans me raser. Mon père tondait la pelouse, j’ai dû faire le mier petit acte de rébellion, puisque les piercings étaient tour et il m’a aperçu, il a arrêté la tondeuse et m’a lancé : “Dis donc, t’es sacré- interdits au lycée. La chanteuse de mon groupe préféré, ment négligé !” Mais il m’a dit que ça lui plaisait, que ça m’allait bien, et qu’il Daughter, en avait un. Quand j’ai entendu pour la pre- était même un peu jaloux, parce que maintenant sa barbe est blanche. Vieillir mière fois la chanson “Landfill”, à 16 ans, ça a été le coup n’est jamais qu’un autre changement avec lequel nous devons apprendre à de foudre. Je les ai vus quatre fois en concert. L’album vivre. J’aime voir mon futur sur son visage. Maintenant, quand je le regarde, je qu’ils m’ont dédicacé est encadré et accroché au-dessus vois une version de ce qui m’attend, et j’ai hâte. de la commode de ma chambre, encore aujourd’hui. C’est un amour durable. On me trouve aussi des ressemblances avec d’autres hommes. Récemment, dans un bar, une fille m’a dit que j’avais un air de Paul Mescal, de la série Quelques années plus tard, un soir, en me brossant les Normal People. J’y pense tous les jours depuis. Elle ne l’a pas dit pour me dra- dents, j’ai décidé de retirer mon anneau. Je craignais que guer, mais ça aurait marché direct. La comparaison est plutôt flatteuse. Mais ce petit bijou puisse créer un doute sur la perception de il y a plus : Paul Mescal a tout de l’Irlandais typique, et ça, je ne pensais pas mon genre. À l’époque, j’ai changé beaucoup de choses dans mon apparence physique, le plus possible. J’avais les cheveux aussi courts que possible. Je gardais la tête baissée. Quand je parlais, je forçais ma voix à adopter un registre plus grave, plus profond. Je portais un binder tous les jours (sous-vêtement compressif permettant d’aplatir la partie haute du torse, principalement utilisé par les hommes trans et les personnes non-binaires. NdT). Tout comme Brendan m’avait filé ses vieux vêtements, après mon opération du haut, j’ai donné mes binders à un autre homme transgenre que je connaissais à Limerick, qui attendait et économisait pour se faire opérer à l’étranger. Il m’a fallu beaucoup de temps pour être perçu comme un homme. J’avais peur qu’ en parlant esthétique ou beauté, cela ne me féminise, que je perde en légitimité. Mes amis masculins ne parlent pas si souvent de leur apparence. Ils ne prennent que rarement – voire jamais – de photos d’eux-mêmes. Avant de sortir, lorsque les filles expriment leurs insécurités (“Est-ce que ça me va ?”, “Tu crois que je dois me changer ?”), les autres les soutiennent et les aident pendant que les garçons attendent devant la porte d’entrée, les mains dans les poches. Il semblerait que les hommes ne gèrent qu’en privé les problèmes liés à leur apparence. M A I S A L O R S Q U E J E M E S E N T A I S P L U S À L ’ A I S E avec moi-même, j’ai commencé à m’ouvrir à mes amis mecs, et j’ai remarqué, chez eux aussi, des changements. Lorsque ma barbe a commencé à apparaître, elle ne me parais- sait pas très fournie, j’étais un peu inquiet. J’ai demandé conseil à mes potes (“Comment prends-tu soin de ta barbe ?”, “Elle met longtemps à pousser ?”) et à leur tour ils m’ont fait part de leurs propres insécurités : les trous dans la barbe, le front dégarni, et la peur, très courante, de devenir chauve. Plus je leur parlais de mes problèmes d’image, plus ils s’ouvraient. L’un d’eux s’inquiète des rougeurs de sa peau. Un autre de ses cicatrices d’acné trop visibles. Ce que j’ai 112 GQ JUILLET/AOÛT 2022
“J’aime ressembler y arriver un jour. Les autres plaquent sur moi leurs propres références, je ne à mon père. C’était suis pas encore tout à fait moi-même, mais ça me va. Je suis encore en train de déjà vrai avant, mais trouver mes marques. maintenant c’est troublant. Sur ses Mon visage est différent, mais l’ancien n’a pas totalement disparu. En début vieilles photos, d’année, j’ai participé à une rencontre littéraire à Galway. Après une lecture de je vois que ma barbe Shon Faye, un auteur transgenre que j’admire profondément, je suis allé dans un a la même couleur bar. J’ai reconnu une fille qui était à l’école avec moi, on se s’était pas vus depuis et la même forme huit ans. Beaucoup de choses ont changé depuis. J’ignorais si elle était au cou- que la sienne quand rant. Pendant un temps, quand je suis devenu plus baraqué, avec ma barbe et les il avait mon âge.” fringues de Brendan, je me sentais un peu comme un fantôme errant dans ma ville natale. Je croisais des gens que je connaissais, mais eux ne me voyaient pas. Comme si j’étais invisible. Mais là, je pouvais voir qu’elle essayait de me remettre, elle me jetait des petits coups d’œil furtifs. Ce soir-là, c’était différent. De l’eau avait coulé sous les ponts, je me suis dit que je pouvais gérer sa réaction. Je lui ai fait signe en avançant vers elle. Son visage s’est illuminé : “William !” “Quoi de neuf ?”, j’ai demandé, surpris qu’elle m’appelle par mon prénom. Nous avons parlé de Galway, où elle vit désormais, j’ai expliqué le but de ma visite. À l’école, elle ne m’a jamais connu en tant que William, mais les nouvelles vont vite. Mais peu importe ce que les gens disent à mon sujet, je suis heureux qu’elle l’ait su. Et que mon visage soit encore, d’une certaine manière, recon- naissable. Qu’il porte l’empreinte de mon passé. En commençant la testostérone, j’espérais une vie plus simple, une vie plus vivable disons. Et c’est le cas. Je ne redoute plus d’entrer dans les toilettes pour hommes. J’ai réussi à me fondre dans la masse. Je passe. Par là je veux dire que les gens me perçoivent désormais, à juste titre, comme un homme. Je fais partie d’un groupe de soutien pour les personnes transgenres à Limerick. Quand nous sortons, nous nous serrons les coudes, pour nous assurer que l’un d’entre nous ne soit pas pris pour cible par un videur. Quand l’un de nous va aux toilettes, on l’attend devant la porte. Toutes les personnes transgenres ne veulent pas se fondre dans la masse – certain·e·s affichent intentionnellement un genre qui n’est conforme ni aux normes masculines ni aux normes féminines –, mais pour survivre, c’est bien souvent nécessaire. J’ai la chance de ne plus avoir à m’en soucier vraiment. Récemment, je me suis à nouveau fait percer le nez. Ça ne se voit pas tant que ça, ça ne modifie pas mes traits. Mais c’est un signe : j’ai moins peur désormais, je me sens capable de me présenter tel que j’en ai envie, et non comme je pense que je le devrais. Je ne me suis pas encore totalement habitué à mon apparence. Mais j’ai survécu, pour la seconde fois, au malaise de la puberté. Comme celui de beau- coup d’hommes, mon front se dégarnit, un effet secondaire peu plaisant de la testostérone. J’ai l’impression qu’on attend de moi que je dise : “Je suis sous testostérone et ça a réglé tous mes problèmes. J’adore mon nouveau look.” Mais qui parmi nous peut vraiment dire ça ? J’ai envie de vous dire ce que je ressens par rapport à mon visage, mais je découvre, j’apprends encore, alors je me retrouve à chercher des métaphores. Mon visage est un paragraphe que j’ai repris mais que je ne me rappelle pas avoir écrit au départ. Je le relis dans le miroir chaque jour et chaque jour son sens se modifie. Il continuera à changer ; ma relation à mon visage évoluera, comme évolueront mes rapports aux textes que j’écris. Peut-être que je trouve- rai cette comparaison embarrassante, mais peut-être pas. Quand je parle de transition, je ne peux parler que de ma propre expérience, et je ne peux pas séparer mon visage du reste de mon corps, qui a aussi beau- coup changé depuis que j’ai commencé la testostérone. J’ai toujours ressenti le besoin de la transition. Pendant longtemps, j’avais la sensation que j’étais locataire dans mon propre corps. Je ne m’y sentais pas complètement chez moi. Désormais, j’en suis propriétaire. Je l’ai rénové, je peux le décorer à ma guise. Peu importe, vraiment, à quoi il ressemble. Ce qui compte, c’est qu’il soit confortable, que je m’y sente bien. Bien sûr il reste quelques bricoles à régler, mais rien de grave, tout va bien. Les peintures sont un peu écaillées, le sol mériterait un coup de balai. Mais ça me va. Je m’y plais. J’y suis à ma place. Chez moi. JUILLET/AOÛT 2022 GQ 113
UN FAUX FAUX VAN GOGH VAUT-IL 3 MILLIONS ? Un matin, Jeroen van der Most lit sur Internet qu’un de ses tableaux s’est vendu 3 millions d’euros. Le hic ? Il n’a jamais peint la toile en question, un remix saoudien de Van Gogh. Mais de ce sac de nœuds, le Néerlandais va tirer une œuvre sans doute encore plus chère. Par Will Coldwell Photographies Adaptation Dario Rudy Fredrik Altinell
Jeroen van der Most, artiste digital pragmatique et collaboratif, même sans le savoir. JUILLET/AOÛT 2022 GQ 115
L E M A T I N D U 2 J U I L L E T 2 0 2 1 ressemble à tous les autres pour Jeroen van pour près de 3 millions d’euros. Le peintre ? Un cer- der Most. À peine arrivé dans son atelier d’Amsterdam, cet artiste digital se tain Jeroen van der Most, décrit comme un “com- lance dans son rituel du matin : taper son nom dans la barre de recherche patriote” de Van Gogh, “proche de l’Institut Van Google. Une “sale habitude” comme le concède l’intéressé, d’autant plus “sale” Gogh”, qui aurait eu l’idée de cette œuvre au qu'elle ne porte que très rarement ses fruits : de temps à autre apparaît un cours d’une visite nocturne de Dariya et de ses article sur une conférence à laquelle il a participé, parfois une brève sur son constructions en terre crue. L’article cite une travail. Jeroen van der Most est un peintre qui ne travaille que sur ordinateur. phrase de l’artiste, qui présente son œuvre Ses pinceaux, ce sont l’intelligence artificielle et les algorithmes. Et sans être comme “une passerelle entre le paysage que une star de l’art contemporain, il a gagné en reconnaissance ces dernières j’ai vu et celui que Van Gogh avait vu, en une années, notamment grâce à sa participation à des conférences autour de l’art époque et un lieu différents”. numérique ou à ses projets qui lui ont valu un peu d’attention de la presse Devant son écran, le vrai Jeroen van der grand public. Most n’en revient pas. Il ne s’est jamais rendu en Arabie saoudite, il n’a jamais peint Pour une de ses œuvres, Van der Most a inventé un logiciel capable de La Nuit étoilée de Dariya, et surtout, il n’a produire de “nouvelles” toiles de Vincent van Gogh. Il a conçu un algorithme jamais empoché les 3 millions d’euros. Mais qui, après avoir analysé les 129 tableaux existants du maître, peut ensuite le plus perturbant dans l’affaire, c’est que la réaliser, par exemple, un paysage expressionniste avec une grange perdue au toile ressemble tout à fait au genre d’œuvre milieu de collines d’où émerge, au premier plan, une fleur blanche isolée. Pour qu’il aurait pu réaliser. une autre, il a fusionné des images produites par l’IA avec des fragments de La démarche artistique de Van der Most se tableaux originaux. Le Jardin d’Aiden, le tableau qui en découle, est désormais nourrit du passé pour produire des images fami- accroché au-dessus de son ordinateur. lières, et pourtant complètement nouvelles. Par le biais de la programmation informatique, il pirate et Ce jour-ci, parmi les résultats de sa recherche, dans l’onglet actualités, Van der Most s’étonne de voir un nouvel article que vient de publier un journal du détourne des chefs-d’œuvre. Pour une œuvre passée, Moyen-orient : la Saudi Gazette. Le regard de Van der Most s’arrête tout de il s’était lui-même servi de La Nuit étoilée de Van Gogh. suite sur la photo qui illustre l’article : un tableau dans un cadre doré, mani- Il se demande donc bien à quoi il a affaire. L’article est-il pulé par des mains gantées, comme dans les ventes aux enchères. L’artiste une erreur ? Une news racoleuse ? Une blague ? Une impos- digital y reconnaît les fameux tourbillons d’étoiles de Van Gogh, ceux d’un de ture ? Un piège ? ses chefs-d'œuvre, La Nuit étoilée. Simplement, cette fois, au lieu de danser dans le ciel de Saint-Rémy-de-Provence en 1889, les astres brillent au-dessus Quelques jours plus tard, l’ambassade des Pays-Bas en de la ville de Dariya, foyer originel de la famille Al Saoud et, par conséquent, Arabie saoudite republie l’article de la Gazette sur son berceau du royaume d’Arabie saoudite. compte Twitter, en taguant Van der Most, qui s’empresse de leur demander si quelqu’un a vu ce tableau de ses Selon l’article saoudien, le tableau reflète “l’importance culturelle de l’Ara- propres yeux, avant de leur expliquer la situation en détail. bie saoudite” et serait ni plus ni moins “l’une des œuvres d’art les plus chères Janet Alberda, l’ambassadrice, se rend en personne dans inspirées par l’œuvre de Van Gogh”. On apprend également que la toile a été les locaux de la Saudi Gazette et le nom de Van der Most achetée une première fois en 2018 par un homme d’affaires saoudien qui disparaît de l’article peu de temps après. “Le journaliste aurait déboursé près de 2,3 millions d’euros avant même qu’elle ne soit termi- qui a signé l’article ne savait pas que le tableau n’existait née, puis qu’elle aurait été rachetée à son arrivée à Riyad par une Saoudienne, pas”, m’écrit mystérieusement l'ambassadrice. Car sait-on au juste si ce fameux tableau existe ou non ? À l’époque, impossible de le savoir pour Van der Most, qui contacte alors un compatriote journaliste, nommé Lex Boon, pour tirer cette affaire au clair. En cherchant sur Instagram, Boon retrouve Nouf Yarub, la photographe à l’origine de l’image illustrant l’article. Celle-ci lui affirme que le tableau existe bel et bien et lui transmet les coor- données du commanditaire du cliché : un certain Meshal Al-Harasani. Jeune trentenaire au look soigné, Al-Harasani est conseiller auprès de l’université du roi Abdelaziz de Djeddah, mais avant tout inventeur. La Saudi Gazette l’a décrit comme le “nouveau Thomas Edison”. Il faut dire que l’homme cumule les inventions atypiques, notamment une version numérique du Coran en braille, ou une aiguille crantée pour la chirurgie du cartilage. Récemment, il a participé à concevoir des dos d’ânes capables de générer de l’électricité pour NOEM, un projet pharaonique de smart city au milieu du désert. Fort de son entregent et de son flair pour les histoires improbables, Lex Boon réussit à nouer un dialogue avec Al-Harasani via WhatsApp. Ce dernier lui explique qu’il a simplement été chargé de la communication autour du tableau, qui se trouve appartenir à une princesse dont il est l'ami. Quant à l’auteur, il s’agirait d’un Néerlandais bel et bien prénommé Jeroen, mais peut-être pas Jeroen van der Most finalement. Puis l’inventeur-entrepreneur fait part au journaliste du souhait de la princesse de lui 116 GQ JUILLET/AOÛT 2022
offrir un cadeau, comme pour le dédommager. Et quelques à lui, princesse de son état, dont la passion pour Van Gogh n’a d’égal que semaines plus tard, Boon reçoit une photo en noir et blanc son amour pour la ville de Dariya. L’idée de La Nuit étoilée de Dariya est de Dariya. En retour, Van der Most expédie à Al-Harasani née au départ d’une discussion avec des amis à elle. La jeune femme a réuni une œuvre conçue par ses algorithmes, Arabian Bloom, 3 millions d’euros pour faire réaliser ce tableau, une somme censée couvrir la que le destinataire ne viendra jamais récupérer, et qui sera création, le marketing, l’installation à son domicile et, idéalement, la garantie renvoyée aux Pays-Bas un mois plus tard. Et si le projet de lui trouver une place dans un musée. d’article de Boon semble avoir éveillé l’intérêt d’Al-Hara- sani, dès que ce dernier commence à comprendre que la Van der Most nous raconte que Al-Harasani a expliqué le quiproquo de la publication ne se ferait pas dans l’immédiat, la conversa- façon suivante : l’article de la Saudi Gazette a malencontreusement paru avant tion s’éteint peu à peu. Et puis quelques mois plus tard, la présentation officielle de l’œuvre. Le nom de l’artiste se limitant jusqu’alors Van der Most a la surprise de recevoir une invitation pour à “Jeroen”, il est possible que le journaliste ait fait une recherche Google, soit une conférence en Arabie saoudite. tombé sur l’œuvre de Van der Most et en ait conclu que ce ne pouvait être que lui qui avait réalisé la toile. Malgré cette confusion, Al-Harasani semble Le 31 octobre 2021, le voici donc qui s’envole pour très heureux de rencontrer le peintre hollandais, qui demande d’ailleurs à Djeddah, avec Lex Boon à ses côtés. “On n'avait pas le voir l’œuvre qui lui a été attribuée à tort. Le Saoudien répond qu’il fera son moindre plan et on ne savait même pas si Al-Harasani possible et lorsque Van der Most lui propose, en blaguant à moitié, de signer allait se manifester”, explique l’artiste. Mais à leur arrivée, de sa main La Nuit étoilée de Dariya, Al-Harasani réfléchit quelques secondes un chauffeur vient chercher les deux visiteurs pour les et accepte volontiers. conduire dans les bureaux de l’inventeur, qui leur réserve un accueil particulièrement chaleureux. L ’ A R T I S T E N E L E M O N T R E P A S mais son cerveau est en surchauffe : “Je me suis dit, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il se fout de ma gueule Pendant le dîner, leur hôte leur livre tout ce qu’il sait ou quoi ? Il va vraiment me faire signer une toile que je n'ai pas peinte ?” au sujet du tableau : sa propriétaire est donc une amie “Il se fout de ma gueule ? Il va vraiment me faire signer une toile que je n’ai pas peinte ?” NOUF YARUB La Nuit étoilée de Dariya manipulée avec précaution par des gants blancs. La photographe ne savait rien de l’identité du peintre. JUILLET/AOÛT 2022 GQ 117
Le lendemain soir, le tandem batave est convié à dîner dans la villa avait d'abord hésité à prendre un avocat, avant de réali- d’Al-Harasani. Après le repas, le propriétaire les invite dans une pièce à l’étage ser le potentiel incroyable de cette histoire. C'est là qu'il où, à l’intérieur d’une grande valise, les attend le fameux tableau. Dans le a décidé de contacter une agence en Bulgarie pour faire soir de Djeddah, La Nuit étoilée de Dariya brille de mille feux. Après avoir faire une copie de La Nuit étoilée de Dariya, peinte à la longuement contemplé l’œuvre, Jeroen van der Most finit par oser demander main d’après photo – le service lui a coûté 800 euros. Six s’il peut la signer. “Fais-toi plaisir”, lui répond le Saoudien. Et c’est ainsi que semaines plus tard, il a reçu par la poste l’œuvre comman- Van der Most va apposer sa signature en bas d’un tableau qui vaut plusieurs dée qui, les tampons en attestent, a été expédiée depuis millions d’euros, et dont il sait très bien qu’il n’en est pas l’auteur. Il a du mal la Chine. Décidément, dans cette affaire, il n’y a que des à y croire, mais cette fausse Nuit étoilée de Dariya fait désormais partie de son vérités alternatives et des faux à double fond, ce qui n’est catalogue. La fake news est devenue vraie, et l’affaire aurait sans doute parlé pas pour déplaire à Jeroen van der Most. à Guy Debord, lui qui dans La Société du spectacle écrivait que “le vrai est un moment du faux”. Mais en réalité, dans cette histoire, Van der Most est loin Quelqu’un dans l’assistance lui demande où se trouve d’être naïf. Car il se trouve qu'avant de venir à Djedda, il a pensé à tout ce qui l’œuvre à présent. “Aux Pays-Bas”, répond-il, éludant la pourrait lui arriver, et songé à assurer ses arrières. Et ce qu’il a bien pris soin question. Je m’attendais à ce qu’il dévoile le tableau au de ne pas dire à son nouvel ami saoudien, c’est qu’il a déjà en sa possession, cours de la soirée, mais Van Der Most a l’air avoir un autre aux Pays-Bas, une copie de La Nuit étoilée de Dariya, qu’il a fait faire par des plan en tête. copistes bulgares et dont il réfléchit encore à l’usage. “Je vous ai réunis aujourd’hui pour qu’on réfléchisse N O U S S O M M E S à la fin du mois de mars et un froid polaire s’abat sur les rues d’Ams- à la suite”, dit-il, avant de lancer une question à la canto- terdam. Van der Most m’accueille chez OpenSpace, une galerie de crypto-art qui nade : “Vous croyez que le faux original de La Nuit étoilée a ouvert il y a peu. Aux murs, des écrans diffusent des photos de La Nuit étoilée de Dariya que j’ai fait fabriquer pourrait finir par valoir de Dariya mais aussi des clichés du voyage de Van der Most en Arabie saoudite. plus de 3 millions d’euros ?” Je prends place parmi le petit groupe réuni par l’artiste. Autour de moi : Lex L E L E N D E M A I N M A T I N , en me rendant chez Jeroen, je Boon, le journaliste, mais aussi des producteurs de télévision, ainsi que Sander triture nerveusement une petite bourse de velours qu’il Duivestein, un spécialiste de la tech, auteur du livre Real Fake, Maarten m’a offerte, dont il me dit qu'elle contient du sable qu’il a Smakman, un “explorateur de la blockchain” et Oliver, le propriétaire de la recueilli en Arabie saoudite. Je ne sais plus à quoi me fier : galerie, qui ne décline pas son nom de famille (“il est à fond dans les crypto” s’agit-il d’un vrai talisman ou d’une supercherie de plus ? m’indique Van der Most). Avant de devenir artiste, Van der Most a travaillé dans L'artiste se lance : son plan consiste à vendre des NFT de La Nuit étoilée l’ingénierie et l’analyse financière. Mais il a toujours eu de Dariya. Les NFT (pour non-fungible tokens) se sont récemment imposés une pratique artistique, et cultivé une passion pour la comme une manière d’authentifier des œuvres numériques et éventuellement peinture des grands maîtres, et plus particulièrement les de les vendre par fractions. Le marché s’est vite emballé sur cette technologie tableaux de Rembrandt. Il me conduit dans son atelier, qui offrait un semblant de sécurité dans l’univers risqué d’Internet, provo- où traînent divers prototypes en plexiglas – des objets quant une spéculation intense (ou une bulle, selon les points de vue). L’année dérivés de La Nuit étoilée de Dariya avec un faux code dernière, Mike Winkelmann, connu sous le nom de Beeple, a vendu un NFT NFT imprimé dessus. Ses recherches ne sont pas encore chez Christie's pour 66 millions d’euros. terminées, il s’agit maintenant pour lui de trouver une manière de présenter l’œuvre, d’avoir un objet à donner Marten Smakman et Oliver aident Van der Most à développer une structure aux investisseurs. Il semble réconforté par l’événement de d’investissement plus conséquente autour de sa Nuit étoilée. L’objectif est de la veille. Il se demande quelles réactions son projet va sus- monter une DAO (une organisation autonome et décentralisée) qui permet citer et j'aperçois d'ailleurs sur son ordinateur une fenêtre de former un collectif d’actionnaires en utilisant la blockchain. L’acquisition Google ouverte, avec son nom dans la barre de recherche. d’un NFT de La Nuit étoilée de Dariya permettrait de devenir associé et ainsi, Il me montre ensuite divers programmes qu’il a conçus : de financer d’autres projets artistiques autour de ce tableau. L’idée consiste à une image 3D de La Nuit étoilée de Dariya flotte sur l’écran vendre un récit, une histoire plutôt qu’une simple œuvre d’art. puis se dissout en une pluie d’étoiles, avec un graphisme rétro. Puis un texte généré par une IA se met en route : elle Pour ma part, cela me rappelle les Obligations pour la roulette de Monte produit une histoire à partir de l’article sur leur voyage Carlo créées en 1924 par l'artiste Marcel Duchamp, fameux inventeur du en Arabie saoudite, écrit par Lex Boon pour le journal Het ready-made. En achetant ces bons, leurs acquéreurs investissaient dans la Parool et d’autres sources. stratégie suivie par l’artiste à la roulette, et récoltaient les dividendes de ses gains. Cette œuvre brouillait la frontière entre le mécène et l’investisseur, Un projet récent conçu par Van der Most en collaboration entre l’art et la bourse. Qu’est-ce qu’on achetait exactement avec ces bons ? Un avec Peter van der Putten recourait au même principe : il document graphiquement magnifique ? L’abolition duchampienne du hasard ? s’appelait Letters from Nature. Le duo a utilisé l’IA pour Ou n’était-ce au fond qu’une arnaque assez sophistiquée ? écrire des lettres aux chefs d’État, en leur demandant, au nom des glaciers et des récifs coralliens, d’agir face au Van der Most se met alors à raconter à l’assistance l’histoire depuis le début, changement climatique. Van der Putten, qui enseigne à slides à l’appui. Il dit qu’après avoir découvert l’article de la Saudi Gazette, il “J’aimerais beaucoup vous aider, mais j'ai l'impression d'être dans un documentaire Netflix !” 118 GQ JUILLET/AOÛT 2022
l’université de Leiden, a rencontré Van der Most au sein de se vendre. Van der Most, c’est tout l’inverse. Il a toujours un coup d’avance et la communauté des codeurs d’Amsterdam. Comme il me il sait comment capter l'attention du public.” l’explique : “Jeroen n’a aucun problème à déléguer une par- tie de son contrôle artistique à quelqu’un d’autre. Son projet Pourtant, depuis ma première rencontre avec le peintre digital, je n’arrive de Nuit étoilée est une co-création, mais cette fois, ce n’est pas à me défaire d’un soupçon. Qu’une affaire comme celle-là tombe précisé- pas avec une IA, mais avec des Saoudiens.” ment sur un artiste qui interroge les notions d’auteur et d’authenticité paraît presque trop beau : c’est ni plus ni moins du pain béni pour lui. Au cours de Pour Sabine Winters, la fondatrice de Future Based, un l’un de nos premiers entretiens, je lui demande ce qu’il espère tirer de toute site de philosophie interdisciplinaire, “c’est dans la façon cette histoire : “Un documentaire Netflix”, répond-il sans hésitation. Je ne dont Van der Most construit un récit qu’éclate tout son cesse de m’interroger sur le rôle que je joue dans le récit fabriqué par Van talent. Beaucoup d’artistes sont introvertis et ne savent pas der Most. Après tout, c’est lui qui m’a contacté après avoir lu un article que JUILLET/AOÛT 2022 GQ 119
j’avais écrit dans Wired au sujet d’un jeu de réalité alternative où la vraie vie d’euros (une œuvre dont l’attribution est, là aussi, sujette à se mélangeait à un univers fictionnel en ligne. Mais avec le temps qui passe, quelques discussions). Mais, dans le cas de La Nuit étoilée je suis de plus en plus pris par le doute. Dans cette comédie, suis-je un simple de Dariya, il est impossible de savoir si une transaction a chroniqueur ou un personnage à part entière ? Mes états d’âme évoquent vraiment eu lieu. Anas Alyusuf, l’auteur de l’article pour la à Peter Van der Putten un phénomène révélé par la physique quantique, à Saudi Gazette, m’a renvoyé vers Al-Harasani sans vouloir savoir l’influence de l’observateur sur la particule qu’il observe, qui change m’en dire plus. d’état dès qu’elle est observée. Pour lui, c’est clair, que je le veuille ou non, je fais déjà partie de cette histoire. Ne tenant plus, je vais voir Van der Most et Selon Océane Pouélé, curatrice chez Artelier, une agence lui demande à brûle-pourpoint : “Est-ce c’est toi qui as tout manigancé ?” Il qui conseille des hôtels de luxe et des clients fortunés sur reste silencieux quelques instants avant d’éclater de rire. “Non ! Mais ce serait leurs acquisitions d’art, un tel secret autour du nom de incroyable que ce soit le cas, pas vrai ?” l’artiste est “extrêmement rare, et d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un objet de spéculation, car le nom joue un rôle D E P U I S M E S P R E M I E R S C O N T A C T S avec Van der Most, j’ai suivi toutes les pistes essentiel”. Le thème conçu sur-mesure de l’œuvre indique pour répondre aux mystères de La Nuit étoilée de Dariya, et il faut admettre que celle-ci a été réalisée par un copiste (ou une entre- qu’il aurait fallu un talent fou pour monter de toutes pièces une machination prise spécialisée dans la copie) qui n’a pas souhaité signer aussi insensée. “Ça serait incroyablement difficile, m’avait-il opposé. Entre les l’œuvre, ou qui n’a pas été autorisée à le faire. “Révéler le conversations nocturnes avec Al-Harasani et l’obtention du visa pour l’Arabie nom de l’auteur, ça reviendrait à admettre que les 3 mil- saoudite, ça aurait été quasi impossible à fabriquer.” Boon, qui a accompagné lions d’euros ne se justifient pas et donc à faire perdre son Van der Most en Arabie saoudite, convient aussi que les faits sont trop impro- prestige à l’œuvre”, tranche-t-elle. bables pour avoir été inventés. Van der Putten et Duivestein, les deux personnes plus proches de l’artiste, n’ont aucun doute sur la véracité de l’histoire. Pour Océane Pouélé, le tableau a probablement été réalisé aux Pays-Bas. Son entreprise connaît bien la pro- J'ose enfin poser la question à l'intéressé : “Tout cela ne serait donc qu’une duction artistique en Arabie saoudite, et aucun artiste ne coïncidence ?” pratique ce genre de peinture à l’huile. “Il serait logique qu’on fasse appel à un artiste aux Pays-Bas lorsqu’on – Pas exactement une coïncidence”, me répond-il. Sans savoir exactement cherche une esthétique à la Van Gogh, indique-t-elle. Peut- comment son nom s’est retrouvé mêlé à tout ça, il a quelques idées. Il pense être un copiste spécialisé. En tout cas, le prénom Jeroen à un galeriste qui avait des contacts dans le Golfe (et qui a refusé de me a l’air d'avoir une valeur importante dans la présentation répondre). Il y a aussi la possibilité qu’Al-Harasani ait découvert les œuvres du tableau.” de Van der Most au cours d’un de ses séjours aux Pays Bas, car ses travaux ont été exposés dans des hôtels. Mais qui a bien pu peindre La Nuit étoilée de J’ai contacté plusieurs entreprises spécialisées dans les Dariya ? Il y a 52 000 Jeroen aux Pays Bas. Et quid de la princesse ? Elles se copies de Van Gogh. Les Van Gogh Studios, fondés par Erik comptent par milliers en Arabie saoudite. L’une d’entre elles a-t-elle vraiment Van der Velde, sont les concurrents les plus haut de gamme déboursé 3 millions d’euros pour acheter un faux grossier ? Ces dernières du marché. Ils travaillent avec des artistes aux Pays-Bas, années, la monarchie du Golfe a dépensé sans compter pour se repositionner mais aussi en Belgique, en Italie, et partout dans le monde. comme un pôle culturel mondial. Le prince héritier Mohammed Ben Salman Pour avoir votre propre Nuit étoilée, il faut compter mini- a même acquis le Salvator Mundi de Léonard de Vinci pour 380 millions mum 500 euros. La collection premium est réalisée par le maître ès contrefaçons Geert Jan Jansen, arrêté en 1994 et Van der Most condamné à un an de prison en 2000. Pour une copie de attend le “bon La Vigne rouge signée de sa main, il vous faudra débourser moment” pour près de 14 000 euros. La Nuit étoilée de Dariya ressemble signer tout à fait au type de commandes qu’ils reçoivent, m’ex- et vendre plique Van der Velde : “Des gens nous demandent leur sa vraie-fausse portrait à la manière de Rembrandt, ou leur chien peint Nuit étoilée comme un Van Gogh.” Pourtant cette fois-ci, ce n’est pas de Diriya, eux. Je lui demande si, dans son équipe, il n’y a pas un fabriquée artiste prénommé Jeroen. en Chine pour 800 euros. “Si, il y en a un, me répond-il. Mais je suis sûr et certain que mon Jeroen n’a pas peint ce tableau, il ne travaille que pour moi et ses ventes passent toutes par mon intermé- diaire.” Tout en refusant de me donner les coordonnées de Jeroen, Van der Velde accepte de lui transmettre mon numéro. Sans effet jusqu’à présent. L’Institut Van Gogh préserve la mémoire de Vincent Van Gogh depuis le dernier lieu de résidence de ce der- nier, Auvers-sur-Oise. Mon histoire étonne son président, Dominique-Charles Janssens. Le seul Jeroen de sa connais- sance, c’est Jeroen Krabbé, un acteur et peintre hollandais qui a également présenté une série documentaire sur Van Gogh (et que vous avez peut-être vu en méchant dans le James Bond Tuer n’est pas jouer). Il semble hautement improbable qu’il soit concerné, mais j’envoie quand même un message. Sans réponse. Reste également le mystère de la propriétaire du tableau. J’interroge Aarnout Helb, le directeur du Greenbox Museum of Contemporary Art d’Arabie saoudite. Il a bien quelques idées, mais refuse de donner des noms. “En Arabie saoudite, l’argent vient d’en haut. La peinture 120 GQ JUILLET/AOÛT 2022
“Est-ce moi qui ai tout manigancé ? Non ! Mais ce serait incroyable que ce soit le cas, pas vrai ?” peut avoir été réalisée pour faire plaisir à une princesse, étoilée de Dariya par un véritable artiste s’est présentée à lui. C’était peut-être mais il est peu probable que ces personnes connaissent un projet pour un client particulier au début, et puis le vrai Jeroen van Der les rouages du monde de l’art. Quant au prix, ça sent la Most se trouve avoir atterri à Djeddah, pinceau à la main, prêt à signer le spéculation. Ça signifie sûrement que l’acheteur final qu’ils tableau : l’occasion était trop belle. D’ailleurs, selon Jeroen, après avoir apposé ont en tête, c’est le roi ou le prince héritier.” Aarnout Helb sa signature, Al-Harasani lui a dit que c’était “bon pour les affaires”. Après cet se montre quelque peu désabusé par cette affaire : “Ça res- épisode, Van der Most avait offert Arabian Bloom à Al-Harasani, l’œuvre qu’il semble fort à une histoire de gros sous.” n’était jamais venu récupérer à la poste, en lui demandant de la transmettre à la princesse. Celui-ci semblait peu intéressé. En revanche, il lui avait tendu En recherchant des gens qui auraient pu travailler un certificat d’authenticité de La Nuit étoilée de Dariya et lui avait demandé avec Al-Harasani, je tombe sur une curatrice et consul- s’il pouvait le signer. tante saoudienne du nom de Basma Harasani. Elle est une cousine éloignée de l’inventeur, mais n’a jamais entendu Après une matinée passée dans son appartement, Van der Most m’invite parler de La Nuit étoilée de Dariya. L’histoire pique sa à le suivre dans une vieille Ford cabossée. Tandis que les immeubles laissent curiosité. place à des pavillons, puis à des champs et des moulins à vent, Van der Most me relate une nouvelle fois son voyage en Arabie saoudite, sans pour autant “De quel type de somme est-ce qu’on parle ici ?, me que je puisse me défaire complètement du soupçon qui m’habite. demande-t-elle. La voiture s’arrête dans un hameau où les citadins viennent profiter de – 3 millions d’euros”, réponds-je. la campagne dans des maisons secondaires retranchées derrière des haies – Pour avoir travaillé avec des collectionneurs saou- parfaitement entretenues. Pendant que j’attends l’artiste, j’en profite pour diens, il n’y a qu’une poignée de gens qui peuvent se per- regarder autour de moi. Il fait beau, les oiseaux chantent. Je repère même mettre une œuvre à plusieurs millions d’euros, et elles sont un martin-pêcheur au loin. Van der Most revient et me conduit dans son membres de la famille royale. Si tu peux trouver qui appré- cottage à la déco un peu kitsch : des murs en lambris encadrent un carre- cie Van Gogh et ce genre de peinture, ça devrait réduire tes lage vert pomme et orange pétant. Tandis que je m’assois dans le salon, cibles à deux ou trois personnes.” l’artiste ouvre une porte à deux battants, et je me retrouve face à La Nuit Mais je ne peux hélas pas compter sur elle pour me don- étoilée de Dariya, installée sur un fond noir en velours. Il s’assoit à mes ner des noms. “Même si j’aimerais beaucoup vous aider : côtés et nous contemplons tous les deux ce remix de Van Gogh comme si j’ai l’impression d’être dans un documentaire Netflix !” Je c’était un chef-d’œuvre. Je ne peux pas m’empêcher de me demander où se souris en repensant à ce que m’a dit Jeroen. trouve l’original, et si son propriétaire, Al-Harasani, la princesse, ou qui Après diverses tentatives infructueuses de contac- que ce soit, prend parfois le temps de le regarder comme nous le faisons ter Al-Harasani directement, j’établis un lien avec Asif en ce moment même. Ahmed, un médecin-chercheur britannique avec qui il semble être en contact sur les réseaux sociaux. Il a rencon- “Depuis combien de temps la toile est-elle ici ? tré Al-Harasani cinq ans auparavant à Djeddah, au cours – Quelques mois, me répond-il. Je ne veux pas la garder chez moi, j’ai peur d’une conférence. Il le décrit comme quelqu’un de “très qu’elle s’abîme. gentil et très humble, qui a des relations dans la famille – Donc tu la traites vraiment comme un objet de valeur ? royale”. “J’ai été impressionné par sa version électronique – Évidemment. Et ce qu’on fait maintenant participe à ce processus de du Coran en braille. Pourquoi personne n’y avait pensé valorisation. J’espère qu’un jour elle sera exposée.” Il m’explique alors qu’il avant ? Tous les ingrédients étaient réunis, il a juste assem- imagine une exposition où les deux Nuits étoilées, la “sienne” et la saoudienne blé les différentes facettes. Pour moi, c’est plus un innova- seraient installées côte à côte. teur qu’un inventeur.” Au bout de quelque temps passé face au tableau, je lui dis que je l’aime bien, Je lui fais remarquer que ce genre de projet tient du finalement. Il ne se prononce pas sur sa beauté, mais trouve que ça cadre plu- même esprit que celui à l’origine de La Nuit étoilée, et tôt bien avec l’esthétique rétro et cheap des œuvres NFT du moment : “On voit Asif Ahmed abonde en mon sens. “Oui, c’est plutôt une beaucoup ce genre de couleurs flashy un peu vintage, ce style très pop. Quant innovation qu’une création ex nihilo, pas vrai ?” Je repense au cadre doré, que dire ? C’est la cerise sur le gâteau : du faux sur une couche aux réinterprétations algorithmiques des vieux maîtres de faux. Ça marche très bien.” conçues par Van der Most. Si Al-Harasani est bien le com- Quand je lui fais remarquer que le tableau n’a pas encore été signé, il me manditaire de l’œuvre, Van der Most et lui se ressemblent dit qu’il attend le bon moment, ou peut-être une offre. “Qui sait, un jour, plus qu’ils n’imaginent. quelqu’un voudra peut-être l’acheter 3 millions d’euros !” Peu de temps après mon appel avec Asif Ahmed, je Je porte à nouveau mon regard sur la vraie-fausse Nuit étoilée de Dariya. reçois un message d’Al-Harasani, rédigé dans un anglais Dans des circonstances normales, ce tableau de mauvais goût, digne d’un incertain : “Nice to hear from you. About artworks, I don’t magasin de souvenirs, n’aurait même pas retenu mon attention. Mais le récit have something to say about. And the art work you men- construit par Van der Most autour de l’œuvre me fait vivre une véritable expé- tioned is not belong to me. I hoped that I could help you. rience esthétique. La machination initiale, purement motivée par le profit, a Thank you and have a great time.” – “Très heureux de vous déclenché de sa part une réponse audacieuse. En artiste pragmatique, Jeroen lire. Rien à dire sur les œuvres d’art. L’œuvre dont tu parles est parvenu à donner de l’épaisseur à une image assez quelconque, en mul- n’est pas ma propriété. J’espère que ça t’aide. Merci.” Je lui tipliant les pistes d’interprétations et les questionnements possibles. D’une demande de confirmer les détails du récit de Van der Most, simple marchandise, il a fait une œuvre d’art. mais la ligne ne répond plus. Mon impression est qu’Al-Harasani a voulu tenter sa Will Coldwell est un journaliste basé à Londres chance lorsque la possibilité de faire authentifier La Nuit JUILLET/AOÛT 2022 GQ 121
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