ARCHITECTURE URBAINE Comprendre L’objectif ultime est de parvenir à satisfaire les amateurs de beaux gestes, mais surtout de trouver preneur pour ces bâtiments singuliers. (Ici à Confluence)N°130 Avril 2016 Acteurs de l’économie - La Tribune 101
Comprendre CONFÉRENCE Stéphane Malka, réseau Alliance. Dominique Schmauch, agronome.Optez pour la« DÉMOCRATIE CONCERTATIVE »Les entreprises trouveraient grand bénéfice à se pencher sur le fonctionnement du cerveau età en tirer des leçons pour optimiser leur propre fonctionnement, favorisant de fait l’intelligencecollective. Tel était le thème de la troisième conférence du cycle baptisé « Les défis du dirigeant »et organisé par emlyon business school et Acteurs de l’économie-La Tribune.COMPTE-RENDU, LAURENCE JAILLARD N°130 Avril 2016PHOTOGRAPHIES, LAURENT CERINO / ADE102 Acteurs de l’économie - La Tribune
Notre cerveau, et SYSTÈME RÉTICULAIRE CONFÉRENCE Comprendre ses formidables Quelles leçons concrètes un dirigeant réseaux de neu- peut-il tirer de cette vision proposée dizaine se laisse séduire. « C’est peu, mais rones, fonctionne par les neurosciences ? Il lui faut déjà nous avons connu de vraies success-stories », par association admettre qu’il évolue dans un univers se rappelle Stéphane Malka. Alliance, d’images. Par voie passablement bouleversé par la mon- tout comme notre cerveau, se coconstruit biochimique et dialisation. Et surtout par la révolution au fil du temps, les partenaires apprenant selon les milliers numérique, qui décoiffe les organisations ensemble. Aujourd’hui le réseau réunit d’images qu’il comme les individus. L’individu se dis- onze entreprises ; 400 personnes envi- reçoit toutes les sout dorénavant dans l’hypermédia, la ron ont bénéficié des dispositifs qu’il 100 millisecondes, il interagit, rallon- quantité de savoirs disponibles doublant propose, véritables boosters d’innovation geant, déplaçant ou même passant à la tous les 18 mois. Dans ce contexte de en termes d’employabilité. Des commu- trappe des neurones. La précieuse plasti- « quatrième révolution de l’humanité, après nautés de pratiques et d’échanges d’expé- cité du cerveau passe par ces mécanismes le langage, l’écriture, l’impression » selon rience ont émergé. Un système de bourse d’interactions. « Or le monde de l’entreprise Dominique Schmauch, il est urgent pour de compétences a vu le jour permettant à fonctionne de manière analytique, allant du les entreprises de déconstruire les orga- qui le veut parmi les salariés du réseau, particulier au général. Nous ne savons pas nisations linéaires, pyramidales, désor- de mettre gratuitement son expertise à interagir. Notre approche demeure indivi- mais obsolètes. Et de leur préférer les disposition d’une autre entreprise. duelle plutôt que collective. Nous utilisons organisations en réseaux (on parle alors, très mal notre tête », considère Dominique comme dans notre cerveau, de « système MISE EN EXPÉRIENCE Schmauch. Agronome, mathématicien, réticulaire »). Et de se poser une ques- S’ouvrant ensuite au territoire, le sys- psychanalyste, professeur – il intervient tion fondamentale : comment apprenons tème s’est rapproché des startups via l’Al- notamment au sein du programme AMP nous ensemble ? « En vous écoutant, je liance Business Academy. « Ce modèle est d’emlyon business school, partenaire viens de comprendre comment nous avons gagnant-gagnant, car les salariés découvrent de la conférence-débat organisée le 18 créé Alliance », s’émerveille Stéphane ce qu’est l’entrepreneuriat en contribuant mars dernier –, il illustre ainsi cette réa- Malka. Longtemps DRH, il est à pré- « réellement » à la structuration du business lité cérébrale : « Introduisez un « visiteur » sent directeur « Développement et rela- d’une startup. Plus généralement, Alliance dans un groupe déjà formé et tout le fonc- tions extérieures » d’Alliance, un réseau se développe très fortement, car il offre des tionnement du groupe s’en trouvera modifié. inter-entreprises fondé voilà six ans opportunités de « mise en expérience », En réalité, dès qu’on se regarde l’un l’autre, autour de quatre grands groupes, trois favorisant le développement professionnel de via les neurones miroirs, des modifications dans la pharmacie et un dans l’industrie, chacun », constate Stéphane Malka. Voilà cérébrales s’opèrent. » ainsi que la MDEF, un acteur institu- un bel exemple d’intelligence collective. tionnel mobilisé sur les enjeux d’emploi Ceci demande néanmoins une minu- au niveau territorial. « Nous voyions des tieuse préparation sur le terrain et des salariés bloqués dans leur parcours profes- valeurs fortes : la confiance, le respect, la sionnel, refusant de plus en plus la mobilité subsidiarité. Dominique Schmauch sou- géographique et ayant de moins en moins ligne lui l’importance du souci de soi, de d’opportunités de mobilité fonctionnelle. Ils la gouvernance, de la culture du don, de avaient besoin de respirer, de trouver d’autres la cohésion. terrains de jeux. » Il n’y a pas d’autorité supérieure dans le cerveau. Ce constat appliqué au monde SUCCESS-STORIES de l’entreprise aboutit à la « libération » Pour dégager ces espaces de « respira- des structures, concept aujourd’hui tion », Alliance imagine de proposer à des presque trop marketé selon Dominique volontaires d’effectuer une mission courte Schmauch, qui préfère évoquer la notion dans une autre entreprise du réseau. Ils de « démocratie concertative » : fin des hié- s’enrichissent ainsi d’autres pratiques rarchies, abandon des fonctions support, professionnelles et peuvent ensuite mettre les groupes de compétences réagissant en à profit ces nouvelles expériences dans fonction des besoins, etc. « Cela demande leur entreprise. Au début, seule une petite en réalité de passer beaucoup de temps pour élaborer des règles et ensuite les déconstruire. Tout comme le fait notre cerveau. » Advanced Management Programme Exercez-vous à la direction d’entreprise www.executive.em-lyon.com / [email protected] / 04 78 33 78 38 Acteurs de l’économie -0L1a/04T/r2i0b1u6ne12:10043N°1E3M0L1A6v1r-iBl 2an0d1e6au AMP-190x35_acterueco.indd 1
Comprendre CHRONIQUESENTREPRISE LIBÉRÉE :vrai progrès ou phénomène de mode ?Par Michel Tavernier, Leader libérateur, strates hiérarchiques sup- individuel et l’autocontrôle, sans rien dire des ajuste-Directeur Aravis-Aract Auvergne primées, salariés fonctionnant en cellules ments que cela implique, avec le risque d’un suren-Rhône-Alpes autonomes, fonctions supports réduites : gagement et d’une autre forme d’« emprisonnement » l’entreprise libérée est l’objet d’un véritable des salariés. engouement médiatique. Tantôt encensée, elle permet, selon ses chantres, de déve- Reposer la question du management lopper les capacités d’initiative individuelle et collective, L’autorégulation a ses limites. Permettre aux acteurs de d’améliorer l’engagement des salariés, leur bien-être terrain de dialoguer de leur côté est nécessaire mais et leur efficacité, mais aussi de supprimer le repor- pas suffisant, car ils n’ont pas nécessairement accès ting et la bureaucratie. Tantôt décriée, elle est accusée aux différentes logiques à l’œuvre dans une prise de d’entretenir l’illusion qu’une entreprise peut vivre sans décision (environnement, marché, offre, etc.). Le diri- manager, de contourner le dialogue social ou encore geant, lui, doit rester connecté au terrain s’il veut ajuster de se penser autour de la seule vision du leader. au mieux la stratégie de l’entreprise. Les deux points de Peu d’entreprises ont fait l’expérience de « libérer vue ont besoin d’échanger, de se confronter, de s’arti- l’entreprise ». Au-delà du phénomène de mode, si ce culer pour permettre au système de prendre de bonnes concept suscite de l’intérêt, c’est qu’il répond à des décisions. Quant à l’engagement et à l’autocontrôle, ils aspirations croissantes : mieux partager le projet d’en- nécessitent des garde-fous et régulations. Ces deux treprise pour mobiliser les salariés, redonner du pouvoir critiques reposent donc la question du management au terrain pour gagner en agilité et réactivité, obtenir que l’entreprise libérée veut évacuer. Alors faut-il faire des marges de manœuvre au quotidien pour plus de disparaître les managers comme cela est proposé ? qualité de vie au travail, etc. Ou leur redonner des marges de manœuvre afin qu’ils L’entreprise libérée présente, dans ce cadre, l’intérêt puissent favoriser le dialogue et la régulation, deux de remettre au goût du jour la question de l’auto- dimensions cruellement nécessaires dans les entre- nomie, tout en cherchant à en finir avec les excès prises actuelles ? Voir dans l’entreprise libérée une du fonctionnement hiérarchique « top down ». Deux solution universelle serait une erreur. Profiter de l’en- inconvénients majeurs sont, cependant, à souligner : gouement qu’elle suscite pour remettre sur la table la d’abord, l’entreprise libérée propose de dissocier la question de l’autonomie, de l’articulation entre stratégie dimension stratégique (portée par le dirigeant et lui et terrain et le rôle du management peut constituer seul) et l’opérationnel (tenu par les salariés), sans lien une réelle opportunité de progresser sur le chemin de entre les deux. Elle prône, par ailleurs, l’engagement l’innovation sociale et de la performance.RÉFORMES alors bien abrité par le temps juridique ? À ce titre, ne serait-elle pas un excellent © DR outil du cynisme politicien quand on lance un « projet » en espérant, plus ou moinsLe pigeon de l’illusionniste qui devient le mouchoir de poche, le mirage qui secrètement, que le Conseil Constitutionnel ou le Conseil d’Etat retoqueront la mesure, s’éteint dans les sables de toutes les oppositions, mais aussi le révélateur de dédouanant ainsi le « réformiste » ? Et puis, après la loi, il y a les décrets, si longs à trop de manipulations. Réforme de la Sécurité Sociale, du Code du Travail, sortir. de l’indemnisation du chômage, du statut des fonctionnaires, des régimes Ne met-on pas une coquille de noix à la mer en sachant que les courants et vents spéciaux de retraite, de la fiscalité… et combien d’autres projets ne se contraires la ramèneront sur la rive ? Tout au plus en reste-t-il parfois un fragment sont-ils pas perdus au fond de quelques missions, rapports, commissions d’épave. Les projets de réforme débouchent toujours sur un sens giratoire, avec les d’évaluation des rapports, après moult proclamations partisans de passer par la droite, les autres par la gauche pour finalement tourner en velléitaires et grandiloquentes ! Alors, la chirurgie rond dans l’impossibilité de poursuivre la route, à moins de franchir le 49-3, ultime salvatrice devient homéopathie, pansements pro- sésame parlementaire. La réforme est piégée, dès l’origine, par les enjeux visoires ou leurres. La réforme « à la fran- politiciens, par la recherche d’autant plus prioritaire d’une majorité que çaise » ne demeure-t-elle pas le terrain les élections se rapprochent, par le rejet viscéral des uns pour les proposi- favori d’un immobilisme trop souvent tions des autres qui n’en n’alimente pas moins des campagnes de com’ nourries de arcbouté sur des questions de « prin- copieuses menaces paralysantes de mouvements sociaux. Faut-il s’étonner alors cipe », tenue de camouflage de la résistance de l’attentisme des entreprises, de leur frilosité à s’engager quand leur horizon est à toute modification du périmètre des « prés cerné par l’opacité de la brume politico-économique ? Et quelle confiance accorder carrés » qui ne veulent connaître que leurs au tandem au sommet quelque peu déjanté, quand l’un dit : « On y va » et que l’autre limites immuables ? répond : « On verra » ? La réforme ne serait-elle pas aussi un bien pratique outil de la gestion du temps politique N°130 Avril 2016 Par Jean Lafay 104 Acteurs de l’économie - La Tribune
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Respirer DAVID DÉCAMPDAVID DÉCAMPL’INTRANQUILLEDans son antre de création, véritable cabinet de curiosités, David Décamp porte un regardd’apocalypse sur le monde contemporain, et construit une œuvre de patience, pièce par pièce,lentement. Autodidacte, le sculpteur plasticien lyonnais donne toute sa place au geste, précis,attentif et méticuleux, et au matériau. Son œuvre interroge l’homme, la nature et leurs rapports,comme la fin d’une connivence, la dévastation de l’un par l’autre. La mort en beauté.PORTRAIT, NELLY GABRIEL N°130 Avril 2016PHOTOGRAPHIES, LAURENT CERINO / ADE114 Acteurs de l’économie - La Tribune
DAVID DÉCAMP RespirerC’est un modeste entresol dans le quartier lumière artificielle obligatoire à l’étage d’Ainay à Lyon, à deux pas de la basilique. pour éclairer le bureau-bibliothèque-cui- Une adresse qui n’existe pas vraiment, sine-atelier. « Je dois avoir le soleil direct trois prise qu’elle est entre deux numérotations. fois par an », plaisante notre hôte. Mais son « Une cabane », dit son propriétaire. « Un goût des choses simples le fait se plaire antre », pense le visiteur en pénétrant dans dans cette rusticité. Il la revendique même, une cavité longue et étroite. En termes évocatrice qu’elle est, pour lui, de son Jura d’anatomie, l’antre ne désigne-t-il pas cer- d’origine. taines cavités des os ? N’anticipons pas. Dans cette manière de cocon jurassien Il y a du cabinet de curiosités en ce lieu. qu’au cœur de Lyon, dans le silence basi- Un désordre d’artiste – maquettes, projets, lical d’un quartier paisible, il s’est recréé, œuvres stockées, matériaux en attente, David Décamp, l’homme intranquille, etc. – y côtoie d’hétéroclites objets, dont trouve l’essentiel : l’inconfort matériel ces planches naturalistes où sont épinglées nécessaire à sa création et à sa réflexion. quelques espèces animales ou végétales. Comment ne pas penser à Giacometti, Aux murs, dans des casiers, sur des éta- lequel souhaitait pour son atelier le plus gères encore, des vies figées, des morts grand inconfort afin de ne pas avoir l’es- mises en scène, des outils. De quoi séduire prit amolli ou détourné de son objectif : d’emblée l’amoureux du bizarre comme le dessiner, sculpter ? La sculpture – le dessin las de l’aseptisé. Dans cet atelier-habita- dans une mesure moindre –, c’est aussi le tion à deux niveaux, l’espace est compté, le domaine de David Décamp. Pour être juste, confort plus que rudimentaire. Lumière du l’art n’a pas été le but premier de notre jour obturée pour conserver un rien d’in- homme. Pourtant il baigne dedans depuis timité malgré le plain-pied avec la rue ; ses origines. Un grand-père paternel N°130 Avril 2016 Acteurs de l’économie - La Tribune 115
Respirer DAVID DÉCAMP voie classique, il en appelle à une approche L’établi : avec ses plus contemporaine de l’art. Il découvre le gouges, rifloirs,sculpteur et qui expose au Salon, une mère moulage, aborde l’installation. Rencontre racloirs, vrilles, forets,qui peint et qui lui donne des cours de le plomb en 2005. Renoue avec le bois. son serre-joint...,nature morte, une sœur qui fréquente les Au plaisir sensuel de la matière, sui generis et le goût de la mainBeaux-Arts. Mais son père le voulant garde chez lui, s’ajoute alors une réflexion plus qui s’en dégage, c’estforestier, gentil garçon, l’adolescent passe intellectuelle, plus conceptuelle. celui d’un artisan.son CAP de bûcheron. Puis se spécialise Depuis, comme on creuse un sillon, Davidcomme élagueur. La forêt, le grand air, la Décamp construit son œuvre. Pièce par une seconde peau la bûche, l’épouse en sessolitude, les vertus rustiques déjà, il aime pièce, lentement. Une œuvre en progrès moindres aspérités, y redessiner nervurestout cela. Un jour de 1993, c’est l’accident. qui donne l’impression d’être comme une et nœuds. Aller jusqu’à fabriquer, s’il leIl a 23 ans et un arbre, en s’abattant, lui installation perpétuelle. Plus que chez faut, l’outil nécessaire à ce travail.brise tibia et péroné de la jambe gauche. d’autres artistes, si chacune de ses pièces Tout produire de ses mains. Au point deOn ne dira jamais assez combien la mala- s’apprécie isolément, scénographiées sentir l’artiste, presque gêné, à l’évocationdie et l’inactivité forcée qu’elle entraîne ensemble dans un même espace, comme d’une pièce en cours (1), laquelle, outreparfois sont source de vocation artistique. cela arrive dans certaines expositions, elles des troncs fabriqués, moulés et teints mai-Sans elles, pas de Matisse. Ni de David s’avèrent « fonctionner » particulièrement son, et des feuilles de platanes séchées,Décamp. bien. Métaphoriques en diable, évocatrices inclura de petits oiseaux dénichés chez immédiatement, tissant entre elles de forts un antiquaire, charmants presse papiersLA RÉSILIENCE liens narratifs, elles inventent un compo- en bronze dont la fabrication – toujoursDouble fracture, infection osseuse, ampu- site et crépusculaire univers, à l’humour possible – l’eût tout de même pénalisé entation. Cinq ans à fréquenter les hôpitaux, noir « hara-kiriesque », au pouvoir imagi- temps et en argent. S’il n’hésite pas à seà se sentir, dit-il, « loin de son corps ». À naire très prégnant et poétique. mettre financièrement en péril pour réa-tâtonner pour trouver la bonne prothèse. liser une œuvre, l’enjeu a des limites. LaEnfin, celle qui sera supportable. Ce gar- L’ÉLOGE DE LA MAIN témérité n’est pas l’inconscience.çon auquel la vie fait violence, et qui n’ou- À rebours de l’artiste dit contemporain qui, Reste que ne pas plaindre sa peine, ne pasbliera jamais combien elle peut être fragile, tout à ses concepts, délègue (trop) souvent compter son temps, est son credo. Fairebasculer d’un instant à l’autre, trouve les finitions, quand ce n’est pas l’exécution en tout cas ce que doit pour aboutir à unrefuge dans l’art. Jusqu’en 2002, la taille de l’œuvre elle-même, David Décamp a le travail bien fait. « La facture », en voilàdirecte de la pierre concentre tout son inté- goût de la main. Un goût qu’il tiendrait de un beau mot. Et le résultat est là : beau,rêt d’autodidacte, comme l’était son grand- son aïeul André Décamp. Un goût tout à lui aussi. Comme ces bûches, billots oupère André. Des pièces, qui aujourd’hui fait démodé. troncs, figés pour l’éternité dans leur sen-sommeillent tranquillement dans l’atelier, « L’art de la main n’intéresse plus grand suel habit de mort, doux à l’œil comme dul’attestent. L’une, un visage de femme, tou- monde », constate simplement l’artiste qui, satin gris.chante dans son absence de technicité ; lui, indécrottable artisan, a besoin du DE L’INTIME AU POLITIQUEune autre, en pierre dorée des Monts d’or faire, besoin de fabriquer. De se confron- Des amphibiens crucifiés, Bambi « machi-- il aime à travailler « local », comme il dit ter au bois qu’il évide, polit, au plomb nalisé », un Christ agitateur, des chats et- représentant une mère à l’enfant, masse qu’il découpe en lanières, aux peausseries des mulots momifiés, un survivant desaux allures primitives beaucoup mieux qu’il travaille, à l’os qu’il sculpte ou sertit abysses, des forêts désenchantées, desmaîtrisée. Une autre encore, plus tardive comme un orfèvre. C’est alors toute une faux écorchés, de vraies beautés. Pas deet plus aboutie. relation du corps à l’œuvre qui se noue religieux, mais du sacré dans ces objetsC’est d’ailleurs parce qu’il ressent l’im- dans ses gestes précis, attentifs, méticu- qui évoquent parfois des amulettes, despression d’arriver au bout de cette tech- leux, répétitifs. Un dialogue, une proximité fétiches, des reliques. Entre rituels mysté-nique qu’il arrête. « L’important, c’est de qui vous mettent dans la chair des choses. rieux et pratiques pas très catholiques, çachercher, pas de trouver, dit-il. Chercher, C’est aussi une lenteur obligée. « Gainer un grince, ça ricane, ça souffre, ça rêve peut-c’est une manière de se transcender. » Pour arbre, ce n’est pas simple. » On le croit aisé- être. Pas d’ennui dans le petit monde del’heure, ce qu’il cherche, ce sont d’autres ment. Faire que le plomb recouvre comme David Décamp. Sans réduire cette œuvremédiums, d’autres matériaux. En fait, au biographique, les matériaux utilisés et/après ces années d’apprentissage dans une ou les thématiques développées par l’artiste116 UAcntetruarvsadiel àl’élacocnoonmfliuee-nLcaeTdriebul’ninetime et de l’ancrage dans son N°130 Avril 2016 époque, ce projet sur l’Homme amélioré dont l’artiste caresse l’idée : dans l’atelier, des mains articulées, des yeux de verres...
« L’important, c’est dans ses sculptures et installations sont en DAVID DÉCAMP Respirerde chercher, pas de lien direct avec son histoire : la récurrencetrouver. Chercher, de l’os, celle du plomb (en référence à ses « Je me sens proche de l’art brut », sou-c’est une manière multiples séances de radiologie), celle de ligne l’artiste. L’appel du primitif, sansde se transcender » l’arbre par qui tout est advenu, celle du doute, et l’attachement au faire que l’on papier ou du carton qui renvoie à l’arbre, perçoit en effet dans son œuvre. À l’évo- celle de la peau. L’appareillage, la mutila- cation du travail de David Décamp, un tion, l’hybride, la figure christique de celui nom vient à l’esprit : celui de Guiseppe qui a souffert dans sa chair. Penone. Chez tous deux, l’interrogation Mais au-delà du trauma intime, ainsi mis sur l’homme et la nature, le primitivisme en même temps à contribution et à dis- des formes et des gestes créateurs, une tance, le travail de David Décamp retient simplicité et une rusticité transcendée par par la réflexion qui le porte et qui l’ouvre la recherche du beau, l’esprit de l’arbre, à l’universel. Ces natures mortes qu’il bien sûr, l’un recherchant l’arbre dans la compose sont des métaphores de l’état du planche, l’autre le sculptant dans le car- monde. Et Dieu qu’il va mal le monde, aux ton. La peau, l’empreinte tactile, des sujets yeux – lucides – de l’artiste. Il s’agit pour partagés, là aussi. Mais alors que chez lui de « montrer la nature en train de crever. Penone, nature humaine et règne végétal Car elle crève. Et de notre fait ». Frontal et dialoguent encore dans une beauté qu’on direct, David Décamp, comme son travail. dira sereine, chez David Décamp, c’est la La disparition de la biodiversité, la mise à fin de la connivence. L’annonce d’un effon- mal de la planète et de ceux qui l’habitent, drement. La dévastation de l’un par l’autre. humains compris, par l’homme dévora- D’où ces œuvres d’une poésie sombre et teur. « Je plombe ce que l’humain plombe », sardonique, sorte de recollement de tout résume-t-il. Ses interrogations résonnent ce qui, aujourd’hui, disparaît ou s’apprête un peu comme des verdicts sans appel à le faire, et inspirées à l’artiste, par une quant à notre devenir commun : tous époque violente et autodestructrice. condamnés. (1) Exposition A bord perdu, du 2 juin au 31 juillet, Galerie Françoise Besson, Lyon AU MICRO D’ELISE MOREAU, DU LUNDI Crédits Photos : Éric GANNAT FAITES UN TOUR D’HORIZON AU JEUDI À 18H15 COMPLET DE L’ACTUALITÉ18 19LERÉGIONAL AVEC NOS 8 RÉDACTIONS EN RHÔNE ALPES LYON / 88.4 BOURGOIN-JALLIEU / 95.9 ROANNE / 88.3 Acteurs de l’économie -30L/0a3T/2r0ib16un1e9:01217 SAINTE-FOY-L’ARGENTIÈRE / 101.7 TARARE / 95.1 VIENNE / 94.7 VILLEFRANCHE / 91.7N°1½30pagAevrAilc2tE0c1o6_18-19_EliseMoreau.indd 1
Respirer RUBRIQUE DE NOMDANIEL KAWKALE BOSSENTRETIEN, DENIS LAFAYPHOTOGRAPHIES, LAURENT CERINO, ADEIl continue de résider dans les confins de la campagnestéphanoise mais exerce au pupitre des plus grandesformations internationales, auprès des plus prestigieuxsolistes, au service des œuvres romantiques ou contemporainesles plus illustres. Ce disciple de Boulez et de Wagner est chefd’orchestre mais aussi d’entreprise, aux commandes de l’EnsembleOrchestral Contemporain et d’Ose ! qu’il a fondés afin de produire un son,un esprit, une âme, un dessein artistiques mais aussi une organisation et unevocation inédits. Ce que ce « passeur », agrégé et docteur en musicologie,dissèque et partage constitue une lecture du monde et de chaque monde intérieur.Et ce qu’il entreprend et o re est leçon. Leçon artistique, spirituelle, culturelle,managériale, éducationnelle, entrepreneuriale, sociétale… et donc d’humanité, qui ébranleautant la sensibilité du mélomane que la conscience de tout responsable - notammentd’entreprise. « L’œuvre parle de nous et au monde » : Daniel Kawka honorel’œuvre parce que lui-même est œuvre.118 Acteurs de l’économie - La Tribune N°130 Avril 2016
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Respirer DANIEL KAWKA Cette singularité, c’est-à-dire aussi le … Un passeur également du temps, ou mystère, impénétrable, qui vous lie si plutôt des temps. Vous maintenez ena musique, la création artistique, l’aven- intrinsèquement et entièrement à l’émo- vie l’époque des compositeurs, vousture entrepreneuriale occupent les tion de l’art reçu et créé, fait-elle de vous amenez vers vos semblables les trésorsplus reculées anfractuosités de votre un homme « autre » ? Comment vous per- d’époques révolues, vous inoculez aussiconscience, de votre humanité. De votre met-elle de regarder le monde ? Et quel dans l’œuvre d’hier les singularités sen-âme. Vous êtes un homme heureux… citoyen de ce monde modèle-t-elle ? sibles, émotionnelles, culturelles de votre(Sourire). Absolument. En phase avec la Suis-je un homme différent ? Je ne le crois contemporanéité…vibration profonde dans laquelle je par- pas. En « passeur », en « conducteur » Un chef d’orchestre a pour responsa-cours le monde, j’apporte, à ma mesure, qui relie une énergie d’un point à un bilité d’explorer le plus loin possible lequelques contributions à l’édifice de la autre, je travaille à transférer un message langage et donc le message du compo-conscience universelle mais aussi à celui poétique à travers l’étude première d’une siteur. L’œuvre parle de nous. Chaquede la beauté. Car qu’est-ce que la musique partition. Celle-ci révèle « une » dimen- œuvre est une incursion au cœur d’unsi ce n’est la beauté ? Il est un merveil- sion du sens de la musique ; l’« autre », monde sensible. Elle parle de l’homme auleux privilège de parcourir cet univers on la recherche dans la connaissance et moment où il l’a écrite et donc concomi-en plaçant bout à bout les réflexions sur l’approfondissement du contexte poli- tamment de l’époque. Transmutée à tra-son être, sur la musique et sur la manière tique, culturel, philosophique, sociolo- vers les codes et le prisme de la sensibilitéou les moyens – les mains, la sensibilité, gique dans lequel l’œuvre a été écrite. Ce d’aujourd’hui, en écho elle parle encorel’orchestre – dont on peut dispenser cette double cheminement est essentiel pour de nous. Mais fondamentalement, unemusique au monde. Quelle aventure ! On comprendre, s’approprier, faire vivre fois écartés les particularismes culturelsn’en connaît pas véritablement la fina- l’œuvre dans toute sa plénitude. On ne propres à chaque époque, peut-on croirelité, même si la diffusion et le partage de circonscrit pas le sens absolu de l’œuvre que la sensibilité de Beethoven est diffé-l’émotion profonde qu’exerce l’œuvre en si l’on néglige cette connaissance contex- rente de celle de Boulez ? Non. Tous deuxforment une, capitale. De la gestation de tuelle, si l’on s’affranchit d’une plongée partagent un même « être au monde »,l’œuvre à la réception par le public, on méticuleuse dans l’expressivo de l’époque. une même vibration universelle.chemine sur un parcours au bout duquel Une fois cette condition accomplie, restes’exprime une joie, fondamentale. Com- à « réussir » la transmission. Ici, que Vous avez récemment publié l’enregistre-ment dès lors ne pourrais-je pas être un signifie « réussir » ? C’est faire passer ment des deux concertos pour piano (enhomme heureux ? auprès du récepteur la proportion la plus sol et pour la main gauche) de Ravel, avec élevée possible de ce que l’on a capté, Vincent Larderet et l’Orchestre Ose ! (Ars120 Acteurs de l’économie - La Tribune ingéré, interprété dans le prisme de sa producktion). De l’Allemagne aux Etats- propre histoire, de sa propre sensibilité, Unis, la critique internationale l’a plébis- de sa propre intelligence. Et de son intui- cité, et il est nommé dans la catégorie tion. Je suis un homme, par définition « Best concertos » aux International Clas- singulier, qui hérite d’une racine, d’une sical Music Awards (1er avril). Du choix de culture, d’une époque dans le sillage des- l’œuvre à la production finale, cet enre- quelles il doit lire et restituer l’émotion gistrement, que « dit-il » du musicien, du originelle, la splendeur, l’infinitude de chef d’orchestre, de l’homme, et de l’en- l’œuvre. Et cela donc en acceptant une trepreneur Kawka ? nécessaire indexation, tour à tour défor- Elire un compositeur français était impor- mation et enrichissement, inhérente à tant pour que cette jeune formation com- cette singularité. Fort de ce substrat, je ne posée de musiciens français et dirigée par possède et ne partage qu’« une » vérité de un chef français – par ailleurs interprètes l’œuvre – par définition infinie et polysé- des musiques du monde entier – accom- mique –, et je dois m’employer à ce qu’elle plisse son premier enregistrement. Ravel approche au plus près « la » vérité de et ses concertos pour piano ? C’est un l’œuvre. L’œuvre est alors source de joie choix esthétique et un défi. La discogra- immense, mais aussi de frustration car on phie est abondante, planétaire, mais son est conscient de n’en être qu’une portion, examen pose une question fondamen- qui plus est passagère et imparfaite, de tale : « joue-t-on bien » son œuvre ? C’est- n’en soulever qu’un voile. à-dire l’exécute-t-on strictement selon les Chacun a l’opportunité d’être un passeur, règles d’interprétation édictées par l’au- dès lors qu’il s’acquitte de cette intros- teur – et jamais enseignées au conserva- pection protéiforme qui part de l’œuvre, toire ou à l’université – ou à partir des prend forme dans l’expression que son usages et des traditions ? Ces enregistre- corps, son âme, sa technique modèlent ments respectent-ils strictement le style, intimement, et se conclut dans l’émotion la pensée, l’exigence Ravéliens, ou sont- du spectateur… ils écornés voire dévoyés par la main de l’homme, de tous les artistes qui au fil du temps se sont accaparé l’œuvre en flattant « l’air du temps » ? L’orchestre Ose ! – qu’il a fondé en 2012, NDLR – étant com- posé de jeunes musiciens délestés de tout N°130 Avril 2016
DANIEL KAWKA Respirera priori, libérés de toutes les résistances « La résurrection Votre expérience de chef d’orchestresi emblématiques des formations sécu- de l’expressivité vous confère-t-elle des facultés particu-laires ligotées à et par l’héritage – « la tra- romantique, lières pour conduire une telle entreprisedition c’est nourrir les flammes, pas vénérer longtemps éphémère ?les cendres », considérait lui-même Gus- bannie, traduit La compétence de « gestion » fait com-tav Malher –, on a pu engager un travail mun aux deux responsabilités. Cette réa-au plus près de Ravel lui-même. Enfin, celle d’une pensée lité, à laquelle je préfère tant l’instinct,ce disque est la rencontre avec un inter- artistique qui l’intuition, la corporification de l’idée,prète, Vincent Larderet. Son exigence, revendique la le geste, ne peut toutefois pas être négli-celle qu’il avait révélée dans un précédent nostalgie, le spleen gée. Gérer un orchestre et gérer un projetenregistrement, éblouissant, qui incar- baudelairien, discographique, c’est bien sûr gérer desnait la magnificence, l’art de la litote, le le Sehnsucht comme humains – donc des sensibilités, des his-timbre, la couleur, le toucher délicat, la antidote aux dégâts toires, des aspirations, des humeurs, desfantaisie, la pudeur si emblématiques de de l’hyper industria- ambitions toutes singulières –, mais c’estRavel, résonnaient en sympathie, osmo- lisation et de l’hyper en premier lieu gérer le temps. Le tempstiquement avec ma propre exigence. technologisation » poétique, suspendu, et celui de Chro-Nos réflexions étaient communes, et nos, inéluctablement linéaire. L’enjeuconvergeaient vers la production d’une Le temps, c’est aussi celui de l’héritage, est d’inscrire son double rêve artistiqueémotion appelée à être accueillie inten- de l’ensemencement long qui fécondent – personnel et collectif – dans le tempssément, immédiatement. Et de manière l’expérience. Celle-là même qui, méca- imparti par les plus prosaïques injonc-vibrante – combien cette dernière carac- niquement, manque à un ensemble de tions : budget, rémunérations, marketing,téristique est essentielle, car fabriquer de jeunes musiciens… interviews. Et aussi bien entouré que jela vibration, être en vibration constituent Ces instrumentistes de 25 ans puisse être, le chef d’orchestre et de PMEla substantifique moelle de la musique apprennent la musique depuis qu’ils ont doit être omniprésent, disponible pourinterprétée et reçue. Puis, parce que la cinq ans, chacun d’eux porte en lui les tout – de l’exploration la plus aboutie deréflexion marketing ne peut pas être clés stylistiques, a intégré une conscience l’œuvre à la recherche de financements,reléguée, nous avons joué en conclusion de l’excellence vers laquelle il est tendu, de maisons de disques, de lieux deune oeuvre aux accents magnifiques, de manière quasi obsessionnelle. Bien concerts ou d’enregistrement – et pourpuissante et inédite de Florent Schmitt, sûr, l’excellence technique, assimi- tous – compositeur, musiciens, mécènes,« J’entends dans le lointain », susceptible lable au labeur de l’artisan, se parfait etc.de retenir la curiosité des mélomanes et avec le temps ; en revanche, avoir unedes critiques. Enfin, une grande maison conscience éveillée ne réclame pas la Cette dimension entrepreneuriale, si pré-de disques allemande a su faire confiance même temporalité. gnante dans la manière dont vous exercezen notre projet, en notre détermination votre métier, vous distingue au sein de laaussi bien artistique qu’entrepreneuriale, De la genèse artistique au plan de com- profession. Enrichit-elle la manière donten notre abnégation et en notre capacité, munication final, la conception d’un vous pratiquez l’art de diriger la musiqueinaltérable, de travailler. Oui, dans notre disque s’apparente finalement à une PME et l’orchestre ? L’entrepreneur éto e-t-ilmétier aussi, le travail associé au temps éphémère, qui mobilise des énergies, des ou contrarie-t-il le musicien ?forme le socle à partir duquel on peut compétences, des métiers, des tempora- Si « je » m’observe par ce double focus, jeespérer construire et façonner « quelque lités plurielles et momentanées… fais un constat jumelé : ma seule véritablechose » – l’engagement fondamental est Absolument. Un disque est la photogra- « peau » est celle de chef d’orchestre,le moteur, le travail personnel de cha- phie d’un instant, il est l’empreinte du mais mes responsabilités d’entrepreneurcun la base existentielle à tout travail, la son et de l’identité d’une formation. Mais et de gestionnaire ont pour effet vertueuxréflexion, l’écoute interne, le don de soi, le temps d’un disque dépasse celui de sa de placer encore plus haut le seuil d’exi-la matrice de l’orchestre. Avec Vincent réalisation, car ses profits peuvent aller gence artistique. Autrefois, je n’abordaiset l’orchestre, et au bout de longs mois au-delà de sa publication. En l’occur- l’œuvre « que » de manière sensible,de préparation et d’approfondissements rence, cet enregistrement diffuse de belles idéalisée ; dorénavant, l’obligation d’êtresuccessifs, nous sommes parvenus à tou- ondes : plusieurs festivals nous mobi- tourné vers des nécessités, des réseaux,cher au cœur de ce qu’est le métier de lisent, l’orchestre est désormais intronisé des réalités non artistiques, me plongemusicien. Il s’agit là d’une joie incom- dans le cénacle des grands interprètes de dans le plaisir et même le devoir encoremensurable, qui tranche avec la fulgu- la musique française, et un nouveau pro- plus grands de consacrer au « travail à larance, même belle lorsque les conditions jet discographique est engagé. table » – l’étude introspective et prépara-se prêtent à la connivence, des concerts toire de l’œuvre – le temps et l’investisse-que l’on dirige en tant que chef invité : ment qui lui assureront d’être encore pluson débarque de l’aéroport, une heure lumineux, encore plus approfondi.d’échange avec le soliste, une répétitionavec l’orchestre, une générale… Acteurs de l’économie - La Tribune 121N°130 Avril 2016
Respirer DANIEL KAWKA sont aujourd’hui en proie. Le sang polo- 1 © Gunter Gluecklich / Laif-Réa nais coulait intégralement dans mes 2L’interprétation de la musique constitue veines, j’éprouvais une attraction et uneun terrain d’interculturalité hors du com- conscience très grandes pour mon pays © Berthold Steinhilber / Laif-Réamun parce que hors du temps, hors des d’origine, mais je me sentais totalementfrontières, hors des civilisations… Français. Pendant longtemps, j’ai été leRécemment, j’étais à la tête d’une forma- seul des arrière-petits-enfants à ne pas setion interprétant la deuxième symphonie rendre dans cette Pologne qui incarnaitde Rachmaninov. Dans cette œuvre est à mes yeux la souffrance et l’assujettisse-concentré tout ce que la Russie compte ment d’un peuple à ses écrasants voisins.d’extraordinaire : un peuple, une histoire, Et lorsque je me suis enfin décidé, bienune nature, une végétation, une philoso- plus tard, à franchir la frontière, ce futphie, une culture, des fractures que seuls un choc. Instantanément, je ressentisune lecture assidue des grands auteurs mon appartenance à l’âme slave, j’ac-ou de nombreux voyages dans cette terre cueillais au fond de moi les blessures etpermettent de saisir. Cette formation les fractures de cette nation, je faisaisétait-elle moscovite ou saint-pétersbour- mienne la relation existentielle que legeoise ? Non, elle était française, et en peuple autochtone entretient avec l’artune seule semaine de représentations, en général et la musique en particu-elle fit de cette œuvre une interprétation lier. Là-bas, les concerts sont sacrés, leabsolument merveilleuse. Merveilleuse de spectateur concède à l’œuvre un respectcouleurs, de résonances stylistiques, de inouï – et d’ailleurs en perdition ailleursvérité. Toute l’âme russe était présente, dans le monde, où les représentationshonorée, les spectateurs étaient en Rus- publiques deviennent un espace social desie, dans la Russie historique ou éternelle consommation collective –, il recherchede Rachmaninov. Pourquoi ? Parce que bien au-delà d’une seule performancece collectif de musiciens était parvenu à virtuose : il vient puiser dans l’œuvres’approprier les propriétés culturelles du matière à enrichir, émouvoir, humani-compositeur et de son époque, il était ser son âme. Cette relation quasi « orga-entré non seulement dans l’essence même nique » au public promu co-créateur dede l’œuvre mais aussi dans l’entièreté de l’œuvre jouée, est d’ailleurs l’empreinteson contexte et dans une exploration dont je travaille à modeler l’orchestreintime, une compréhension profonde de Ose.ce qui constitue le coeur et la respirationd’une nation. La spiritualité qu’inspire la musique peut-elle coexister avec une spiri-Vous êtes originaire de Pologne, cette tualité religieuse ou au contraire s’yPologne des camps d’extermination nazis substitue-t-elle ?mais aussi du combat de Solidarnosc qui La cohabitation de ces deux expres-provoqua les premières lézardes dans sions de la spiritualité est possible, maisle mur de Berlin, cette Pologne si équi- je ne peux m’empêcher d’affecter à lavoque à l’égard des juifs mais qui enfanta musique, substance ineffable, une pro-le plus emblématique des papes du XXe priété, une force spirituelles sinon supé-siècle, cette Pologne de Chopin mais aussi rieures au moins incomparables. Ecoutezrecroquevillée et politiquement de plus en par exemple la deuxième symphonieplus radicalisée. Que reste-t-il de cette de Tchaïkovski, d’ailleurs baptisée « Laambivalente Pologne, si exemplaire et si petite Russie » : rien d’elle n’est narratif,coupable, chez l’homme et le musicien ? aucun mot ne peut la commenter, l’émo-Enfant, j’étais très sensible à mon statut tion qu’elle sécrète emporte l’auditeurde petit-fils d’immigrés. Mon grand-père, dans des parties de lui et le dépose dansqui nous parlait dans sa langue mater- des sphères de conscience que l’on peutnelle, m’exhortait à remercier sans limite dénommer spiritualité. Qu’il soit athée,cette terre de France qui nous avait reçus, agnostique ou fervent croyant, ledit audi-nous avait offert un toit, un travail, une teur se trouve alors empli d’un substratéducation, une existence. Ainsi, ai-je qui, à l’égard de sa spiritualité religieuse,éprouvé une très intime vibration avec se substitue à elle si elle manque ou lacette nation d’accueil. Ce pays d’adop- complète si elle l’occupe.tion est devenu mon pays, et quand bienmême cet aïeul, fabuleux narrateur, me L’art enjoint d’être totalement acteur deplongeait régulièrement dans l’histoire sa spiritualité et la religion, constituéesublimée de notre patrie, de notre culture de dogmes, de doctrines, de condition-et de notre religion d’origine, je ressen- nements séculaires, d’en être davantagetais, adolescent, ce même tiraillement spectateur. La musique impose à ceux quiidentitaire auquel des générations d’im-migrés moins en capacité d’assimilation N°130 Avril 2016122 Acteurs de l’économie - La Tribune
1« Dans la mort de Pierre Boulez, une partie © Lorenzo Moscia / Archivolatino-Réa l’exercent et la reçoivent d’être les seuls DANIEL KAWKA Respirer de moi-même s’est révélée ou éveillée. et libres créateurs, les seuls et libres res- Cela résulte d’une conscience, aiguë, de ponsables de leur propre spiritualité… La Pourquoi le concert constitue-t-il le révé- ce qui désormais est « héritage ». Vivant, spiritualité par l’art serait-elle plus pure lateur absolu des trésors de l’œuvre ? il était cet immense et génial maître à que celle par la religion ? Le moment du concert est extatique ; penser du XXe siècle dans le sillage duquel La spiritualité façonnée dans la religion il n’est pas la consommation d’un bien ses disciples pavaient leur propre chemin. emmène, notamment par la prière, vers mais l’expérience partagée du beau, Disparu, il nous exhorte à faire que son de hautes sphères de pensée. Reste qu’elle il est « spectacle vivant » permettant à idéal musical lui survive et prenne racine est conditionnée ou asservie à des prin- l’œuvre d’emplir simultanément l’espace pour toujours. » cipes, des textes, des conduites morales et le temps, ou plutôt les temps : per- édictés par les architectes et les représen- sonnel, biologique, circadien, poétique,2« Le concerto n°5 pour piano tants de ladite religion. L’individu nour- ontologique, chronos. Le concert révèle de Beethoven est un hymne au rit donc sa spiritualité dans un héritage, la force vive de l’œuvre, sa réalité, son « grand homme » et au « petit homme » conscient ou inconscient, qui questionne intensité spirituelle, et sa tension ultime, qui coexistent au fond de chacun à la fois sa liberté et sa propre contri- et alors se libère la « magie », l’alchimie d’entre nous. » bution à l’égard de la spiritualité qu’il de l’unité absolue entre les protagonistes : revendique. Le champ de spiritualité que le désir des musiciens d’offrir et de s’of-3« A l’instar de Mozart et de Beethoven, propose l’art est, lui, illimité. Celui qui s’y frir rencontre le public inspiré, lui-même Wagner remet en cause les certitudes engage possède une liberté totale, il peut source d’inspiration et qui va véhiculer de son époque et rompt avec l’ordre y investir une créativité, un risque, une à son tour les émotions de l’œuvre. Et contemporain. Tous trois cherchent à audace, une joie infinis. L’extase que pro- ainsi, ensemble, spectateurs et musiciens ne pas rassurer, et invitent l’auditeur à voque la vibration avec l’œuvre peut être peuvent « rêver le monde autrement. » se plonger lui-même dans cet inconfort placée au moins au niveau, voire au-dessus grâce auquel il explore de manière inédite en tous les cas au-delà de celle que ressent Le compositeur et chef d’orchestre Pierre les mondes intérieur et extérieur. » le croyant. A mes yeux, la spiritualité de Boulez, l’un de vos « modèles », est mort 3 l’art transcende celle de la religion. en janvier 2016. Avec cette disparition, un peu de la création musicale voire un peu 4 L’art serait-il donc épanouissement, déli- de vous-même tarissent-ils ? vrance, réalisation de soi plus ultimes que Etonnamment, une partie de moi-même ceux suggérés par la foi ? s’est au contraire révélée ou éveillée. L’art embellit la vie parce que sa consom- Sans doute cela résulte d’une conscience, mation, non imposée, dépend du libre aiguë, de ce qui désormais est « héri- consentement de celui qui s’y adonne, tage ». Vivant, Pierre Boulez incarnait parce que ses codes peuvent être libre- la force et le génie, il était cet immense ment reçus, étudiés, compris, assimilés. maître à penser du XXe siècle dans le sil- « L’Art vrai agit grâce à une sensibilité inté- lage duquel ses disciples pavaient leur rieure particulière, propre et indépendante, propre chemin. Une fois disparu, il nous estimait si justement Goethe. Lui seul exhorte à prendre nos responsabilités permet l’accomplissement de tout ce que afin que son idéal musical, son esthé- dans la réalité la vie nous refuse. » Et c’est tique musicale lui survivent, perdurent pourquoi la joie de l’homme libre est de et prennent racine pour toujours. « Il faut pouvoir éclairer son quotidien par un avoir vis-à-vis de l’œuvre que l’on écoute, que accès libre à toutes les formes oniriques, l’interprète ou que l’on compose un respect apaisantes, transcendantes, jubilatoires profond comme devant l’existence même », d’un art avant tout fédérateur d’émo- jugeait-il ; nous, ses disciples, devons tions – combien de fois à l’issue d’un être digne de cette pensée et de cet héri- concert nous nous trouvons transportés tage. Là où ses détracteurs l’affublaient dans des sphères jusqu’alors inconnues de sectarisme ou d’intolérance, en réa- d’esthétique, de beau, de tolérance, de lité tout était ouverture, y compris pour bienveillance, in fine d’humanité indivi- nous guider vers une lecture singulière duelle et de communion collective grâce de l’Homme et de l’humanité à travers auxquelles nous touchons la grâce. Mais l’Art. Jamais il ne fut emprisonné dans le pas seulement : il est aussi fédérateur des passé, toujours il était dans le présent et utopies, si contributives à son exercice. la contemporanéité au service desquels il bâtissait, composait, dirigeait. Et entre- prenait. A l’image de Beethoven, BerliozN°130 Avril 2016 © Stephen Yang / The New York Times-Redux-Réa 4 « Merveilleuse de couleurs, de résonances stylistiques, de vérité : l’interprétation que nous avons produite de la 2e symphonie de Rachmaninov honorait toute l’âme russe, les spectateurs étaient dans la Russie du compositeur. L’orchestre français avait réussi une telle prouesse parce que le collectif de musiciens était entré dans l’essence même de l’œuvre, dans l’entièreté de son contexte et dans une exploration intime de ce qui constitue le coeur et la respiration d’une nation. » Acteurs de l’économie - La Tribune 123
Respirer DANIEL KAWKA une heureuse récurrence, ou plutôt est contemporain, il initie la « mélodie infi- redevenu après que le néoclassicisme au nie » – une vertigineuse infinitude de laou plus près de nous Stockhausen, il était XIXe siècle, le début du XXe siècle puis pensée – et s’engage dans une voie de nonun créateur tout entier innervé par une le structuralisme l’aient relégué voire retour. Voilà trois créateurs qui, chacunconviction : la sensibilité d’aujourd’hui même « ringardisé ». Aujourd’hui, le à sa manière, cherche à ne pas rassurer,définit la musique de demain. Cette romantisme est de nouveau convoqué, y dérange les codes de la consonance et deconscience d’être en avance sur la sensi- compris chez les compositeurs. Il y a une la dissonance – merveilleuse métaphorebilité de son époque, Beethoven lui-même quinzaine d’années, le Hongrois György –, dessine une vision audacieuse, et invitel’avait éprouvée, jugeant que ses pièces Ligeti me confia assister à l’émergence l’auditeur à se plonger lui-même danspour quatuors ne seraient comprises d’un mouvement postromantique ou cet inconfort grâce auquel il explore dequ’après sa mort. D’aucuns considéraient néoromantique. Et toute une école amé- manière inédite les mondes intérieur etles outils de Pierre Boulez atonaux ou ricaine, européenne, a décidé de mettre extérieur.dissonants ? « Assumons-les, répliquait-il. fin à l’objectivité structuraliste – carac-Et pour cela, recréons un nouveau lyrisme. » téristique des premières pièces de Bou- « Nombre deQuelle voie magnifique. Et quelle leçon lez ou de Varèse, qui avaient pour noms patrons regardentsur le progressisme, ainsi résumé à « Densité 21.5 », « Sur Incises », « Prisme l’orchestre avecune modernité en prise avec la pensée 1 », « Prisme 2 »… et traduisaient la envie, car son objetcontemporaine. volonté d’ôter la phraséologie, d’évider la substance musicale, de retirer un peu unique : faire vivre etL’œuvre musicale participe à « lire » la de « chair ». L’expressivité romantique, partager une œuvre doncsociété. Le romantisme occupe quelques complètement bannie il y a encore vingt- une émotion donc ununes des plus belles partitions de la créa- cinq ans, est bel et bien réhabilitée. Ceux sens, revêt une noblessetion musicale, picturale, littéraire. Qu’en qui la soutiennent ne sont plus suspectés dont les entreprises mar-reste-t-il ? Ce romantisme éclairant les d’être réactionnaires ! Et sa résurrection chandes sont éloignéesbelles fragilités, les belles vulnérabilités est aussi celle d’une pensée artistique voire dépossédées »de l’âme humaine est-il, à l’instar de la qui revendique la nostalgie, le spleen, le« mélancolie » si extraordinairement mise Sehnsucht comme antidote, y compris spi- La production musicale contemporaineen scène par l’académicien Jean Clair rituel, aux dégâts de l’hyper industriali- éclairant les particularismes de la civili-lors d’une exposition historique au Grand sation et de l’hyper technologisation. sation, renseigne-t-elle notamment surPalais en 2005, une réalité étouffée, l’état, les tendances, les singularités de lamême dépréciée et muselée par la dicta- Cela signifie-t-il que certaines parti- fertilité créatrice ?ture de la performance, de la perfection, tions des XIXe et XXe siècles sont annon- Cette fertilité créatrice atteint des niveauxde la vanité ? ciatrices du devenir de la civilisation au sans doute inégalés, car elle bénéficie desLe romantisme n’est pas mort. Et j’en XXIe siècle ? « L’œuvre est cristallisation croisements culturels, ethniques, géné-veux pour preuve l’engouement plané- d’une culture, d’une époque, d’une pen- rationnels propres à la mondialisationtaire pour le répertoire de Brahms, de sée, elle est poésie du monde, espace des échanges et à une mobilité physique,Schubert, de Beethoven, mais aussi de onirique, dramatique, expression des géographique, technologique inédite. LesMahler ou de Bruckner. L’œuvre de ces passions humaines, manifestation de la expériences de direction de concert m’encompositeurs semble inscrite de manière joie « dionysiaque » selon la définition de font le témoin. Lorsque je joue la partitionindélébile dans la culture des différents Nietzsche », rappelez-vous d’ailleurs... de compositeurs contemporains argen-pays. A notre époque mécanisée, (com) Dans les symphonies de Beethoven tin comme Vazquez, colombien commepressée, instantanée, performante, la s’imposent les images de la Vienne de Rizo-Salom, ou chinois comme ceux âgésreconnaissance, même limitée mais l’époque, les sensibilités dominantes, les de 30 à 80 ans que nous avons célébrésréelle, de l’art romantique n’est pas étran- germes du mouvement prérévolutionnaire à Shanghai en 2015, je retrouve biengère à la place occupée par la nostalgie. mais aussi postindustriel. Une grande sûr la tonalité et le timbre propres à desNostalgie à laquelle je préfère le vocable œuvre est une fulgurance du moment de cultures, à des histoires, à des élémentsallemand Sehnsucht, qui illustre une son écriture, mais aussi une vision des populaires fortement typés, mais aussi« lame de fond », le spleen baudelairien. évolutions civilisationnelles à venir. toutes les influences qu’ils y ont inoculées Toute œuvre de l’époque classique au gré de leurs études, de leurs voyages,Et c’est bien parce qu’une partie du monde emprunte un code tonal, qui reflète des de leurs confrontations à des univers quise déshumanise qu’éprouver et populari- règles historiques. C’est aussi structural. leur étaient jusqu’alors étrangers. Cetteser ce ressac du spleen est essentiel. Le Lorsque Mozart compose une sympho- impressionnante capacité d’absorption etromantisme peut-il être considéré en nie, il emploie des motifs, une tonalité, un d’assimilation des « autres » inspirations2016 comme un rempart aux fléaux domi- schéma harmonique particuliers, emblé- constitue une révérence à la musique, ellenants du narcissisme, de l’artifice, de la matiques d’un ordre, d’une conscience honore l’acte même de créer qui est d’unesuperficialité, de la vacuité ? de ce qu’est le monde à ce moment-là. De richesse infinie…Comment dénommait-on les premiers son côté, Beethoven déforme les schémas,mouvements préromantiques ? Sturm brise des codes, pousse cette exploration N°130 Avril 2016und Drang : tempête et passion. L’ultime vers des contrées inconnues et drama-concerto (n°5) pour piano de Beethoven tisées, il conteste l’idéologie, la penséene célèbre pas « l’Empereur », ainsi cou- et la philosophie du moment. Quant àramment baptisé : il est un hymne au Wagner, il remet en cause toutes les certi-« grand homme » et au « petit homme » tudes de son époque, il rompt avec l’ordrequi coexistent au fond de chacund’entre nous. Et ce symbole est devenu124 Acteurs de l’économie - La Tribune
… et qui, ainsi appliquée à toutes les « intérieurement », l’œuvre de Wagner ou DANIEL KAWKA Respirerformes de création – technologique, de Schubert interprétée par des « untersociale, environnementale, organisa- menschen » décharnés et promis à l’as- uns après les autres, être assassinés partionnelle, éducationnelle, tout simple- sassinat. Peut-on expliquer ce mystère du ceux-là mêmes qui éprouvaient au fondment « humaine » –, vous rend confiant plus inhumain des humains « accueillant d’eux l’émotion que leur interprétation deen l’humanité ? dans son âme » le plus beau du beau ? la musique sécrétait. Que dire ?Totalement. L’acte de créer propre à la Ce mystère est insondable. Il est l’unemusique est exemplaire de tous les autres. des plus spectaculaires incarnations de « L’école française de cordes rend le jeuEn 2016, la vitesse avec laquelle l’infor- la dualité de l’Homme. Comment, lors- individuel statique, frileux, sans contrastesmation sonore circule, les compositeurs qu’on est convaincu que la puissance du ni déchirures », jugez-vous. Est-elleeux-mêmes se déplacent, confrontent et beau rend « meilleur », invite à dominer emblématique de la France sociale etenrichissent leurs connaissances – tout les pulsions et à améliorer la condition sociétale elle-même ?Coréen s’est rendu à Darmstadt, symbole humaine, peut-on comprendre qu’au Dans un orchestre, les « cordes » – violon,de l’avant-garde post-webernienne, tout sein d’une même conscience, d’une alto, contrebasse, violoncelle – formentAméricain a étudié à l’IRCAM, l’Institut même âme, cohabitent l’esthète et le bar- une grande famille pouvant atteindre unede recherche et de coordination acous- bare ? Comment chez les SS mélomanes, soixantaine de musiciens. Une familletique-musique du Centre Pompidou –, l’humanité produite par la musique et, dont l’homogénéité tranche avec l’hété-permet de repousser au plus loin le dan- au-delà, tous les arts, pouvait-elle ployer rogénéité des autres – les hautbois, flutes,ger qui guette tout créateur : l’idéologie, devant « la » vérité destructrice et inhu- basson, clarinette, cor, saxophone, etc.si conformiste, réductrice, et uniformi- maine que leur dictait l’idéologie nazie ? composent une mosaïque d’instrumentssatrice, si déterminée à enfermer dans Il est impossible de répondre parce qu’il singuliers chez les « bois ». Au sein de lades cases, des repères et des références est impossible de comprendre. plupart des orchestres d’Europe centralemortifères. La vitalité de cette créativité En novembre 2015, avec l’Orchestre ou de l’est, domine chez les « cordes »qui, chez chaque inventeur ou innova- national Montpellier Languedoc-Rous- une unité presque fusionnelle, qui résulteteur, mêle la singularité d’une racine sillon, nous avons joué des œuvres de de la recherche d’un son collectif. Dansidentitaire, culturelle, philosophique, à Berthold Goldschmidt, Karol Rathaus, ces formations d’Autriche et d’Allemagne,l’universalité des identités, des cultures, Ernest Bloch et Simon Laks. Tous les cette recherche du son collectif est per-des philosophies, assure à la civilisation quatre faisaient partie de ce courant de mise grâce à la conscience de l’oubli dene se pas se recroqueviller, de ne pas se « l’art dégénéré » – auquel furent « asso- l’individu. En d’autres termes, les musi-replier sur ses musées, de ne pas céder ciés » les compositeurs Schönberg et Bar- ciens placent leur conscience individuelleà la tentation de faire naître des mouve- tok, les peintres Klee, Kandinsky, Dix, en priorité au service du collectif, dements « néo ». Beckmann, Grosz, Ernst, Kokoschka, l’œuvre, et non d’eux-mêmes. Dans les Nussbaum ou Kirchner, les cinéastes orchestres français, bien sûr cette logiqueTout visiteur du camp d’Auschwitz Bir- Ophüls et Lang, NDLR – honni et ainsi prévaut aussi. Mais elle est moins systé-kenau et lecteur de Primo Levi, de Sam baptisé par les nazis. Le quatrième matique, on repère parfois davantage deBraun, d’Imre Kertesz ou de Hannah d’entre eux, décédé en 1983, ne dut sa résistances, de peurs que l’accomplisse-Arendt est saisi par l’image, terrible- survie à Auschwitz Birkenau où il fut ment collectif et fusionnel entrave l’ex-ment incompréhensible, terriblement déporté dès 1942, qu’à son « statut » de pression de la singularité. Une questiondichotomique, terriblement indicible, des chef de l’orchestre du camp. Pendant trois culturelle. Mais néanmoins là encore paso ciers SS écoutant « religieusement », ans, il vit « ses » musiciens disparaître les de systématisation. Le chef d’orchestre. Marek Janowski a accompli en ce sens« Le temps du concert est moment d’émotion et de jubilation, d’union et de fusion, de grâce. un travail remarquable à la tête de l’or-Dans ce temps extatique, ensemble spectateurs et musiciens « rêvent le monde autrement. » » chestre philharmonique de Radio-France qui a gardé depuis homogénéité, ductilité © DR et rondeur sonores des cordes « slaves » alliées à une transparence toute latine.N°130 Avril 2016 Accepter de « s’abandonner » au profit d’un enjeu collectif, qu’il soit une œuvre ou une nation, est nécessaire. La France porte en elle une culture de résistance à cette nécessité de s’abandonner, et parfois les orchestres français en sont l’illustra- tion. « Lâchez-vous, abandonnez-vous, engagez le corps dans l’expression sonore, laissons notre empathie serpen- ter librement et s’attacher à l’œuvre et au collectif davantage qu’à nous-mêmes », devrait-on dire aux musiciens. Agrégé à 23 ans puis docteur en musico- logie, très jeune vous avez enseigné et pratiqué la recherche. Di user, partager, éveiller fait commun à cet enseignement hier et à vos responsabilités orchestrales aujourd’hui. La difficulté d’amener un Acteurs de l’économie - La Tribune 125
Respirer DANIEL KAWKA mais ce supplément d’âme, cette faculté chef d’orchestre quête une personnalité irrationnelle, non mesurable, malheu- du son », confiez-vous –, qu’est-ce quilarge public vers la musique dite classique reusement souvent enfouie, d’éprouver caractérise l’époque contemporaine ?a-t-elle pour cause première l’immense une vibration commune, sont totalement Tout est en tout. Le son final résulte pourmépris que l’Education nationale réserve négligés. Faut-il alors, à l’aune de cette partie du travail (technique, mental, his-à la culture et à la création artistique ? absence de maturité dans notre rapport à torique) que l’on fournit, mais « aussi »C’est, malheureusement, une évidence. l’art et à la création, s’étonner de la diffi- de l’environnement éducatif, culturel,Et d’ailleurs ce constat est une explica- culté de « faire société ensemble » ? sociologique, social, affectif dont on esttion supplémentaire aux écarts culturels issu, et également de la manière dontd’un pays à l’autre. En Europe centrale Le diktat utilitariste, auquel sont arri- on y fait converger les musiciens. C’estet de l’est, la musique occupe une place mées les logiques de justification, de d’ailleurs dans toute cette partie imma-quasi existentielle, y compris à l’école. contrepartie, de quantification, a e ec- térielle et difficilement saisissable que seApprendre un instrument n’est pas tivement gangréné la création artistique : niche ce qui permet de distinguer le sonréservé, comme c’est le cas en France, à celle que l’on produit, mais aussi celle que réel de celui de la partition. Pour ame-des milieux sociaux éveillés et bourgeois. l’on reçoit. Si même l’art y succombe et si ner l’ensemble des musiciens vers uneQuiconque séjourne à Moscou est frappé même le système éducatif s’y vassalise, conscience collective, la première règlepar la programmation, pléthorique, de où trouver l’espoir ? a pour nom discipline. Elle détermine laconcerts, d’opéras, de ballets – et à des L’espoir, il faut toujours le conserver. faculté de façonner un contexte, un cli-prix abordables. « Voir » Tchekhov ou Même si les manifestations de son déli- mat, une atmosphère propices, notam-« écouter » Chostakovitch fait pleinement tement sont pléthore. L’enseignement du ment en permettant au musicien, ainsipartie de l’existence quotidienne du qui- dessin en est une implacable démons- délesté des contingences, des artifices etdam, c’est inscrit dans la vie de la cité tration. Le dessin, jusqu’en maternelle, des pollutions extérieurs, de fixer touteparce qu’il a été convenu que cela par- c’est la manière pour l’enfant d’exprimer son attention, toute sa concentration surticipait à l’éducation. Dans l’Hexagone, par la médiation du geste non seulement un unique objet : l’œuvre. C’est particu-cette réalité serait une vue de l’esprit. son foisonnement créatif mais aussi son lièrement essentiel auprès d’une jeuneLorsque j’ai démarré comme professeur appréhension, sa compréhension, son génération très individualiste, calée surde musique au collège, mon alter ego en interprétation du monde. Le monde très des temporalités hachées, saucissonnéesdessin – Yves Le Fur, aujourd’hui direc- proche et le monde très lointain. Le des- au gré des tentations du téléphone por-teur du département du patrimoine et des sin est donc le moyen pour lui de se posi- table, des réseaux sociaux, du zapping, decollections du musée du quai Branly – tionner, de faire part de son existence l’immédiateté. Trois heures de répétitionet moi n’étions même pas consultés lors singulière, intrinsèque et vis-à-vis de son et de concentration ne sont rien ; pourdes conseils de classe ! C’est-à-dire que environnement. C’est donc fondamental, elle, cela semble parfois très long… Etnotre avis, et notamment le focus de nos et cette expression devrait être entretenue donc la manière d’exercer l’autorité s’enmatières grâce auquel nous repérions des très loin dans le cursus scolaire. Or elle ressent. L’exercice de l’autorité impliquecapacités intellectuelles, émotionnelles, est abandonnée au fur et à mesure que que chef et musiciens – auxquels le pre-artistiques singulières chez des enfants les fondamentaux du langage, ceux qui mier doit un infini respect, car ce sontsoi-disant indisciplinés ou en échec sco- « servent » concrètement, ceux qui sont eux qui émettent le son – « partagent »laire, était officiellement jugé inutile. « utiles » visiblement, sont acquis. Ce qui ensemble. Mais aussi que ce son soit pro- constitue le moyen de faire vivre la part la duit au service d’une ambition artistiqueLa place que l’art et la culture occupent au plus forte, la plus intuitive de son rapport portée par le chef et, au-dessus de lui,sein du système éducatif français est-elle à soi-même et donc au monde, est étouffé. dictée par l’œuvre. L’autorité signifie doncsymptomatique de l’infection marchande Et ainsi on « entre » dans un formatage aussi amener les jeunes musiciens à seet mercantile qui intoxique la société dans qui constitue au mieux le conditionne- réapproprier des codes sociaux, une dis-son ensemble ? ment au pire l’ensommeillement voire cipline, mais aussi à réévaluer leurs rai-A force de penser que les biens matériels l’extinction de sa créativité et donc d’une sonnements individualistes au profit decomposent le bien-être, on s’est peu à peu partie de soi. L’espoir naîtra de la prise la dimension, supérieure, du collectif etéloigné d’une règle fondamentale : la rela- de conscience civilisationnelle qu’un donc de l’œuvre. Ce qui implique enfintion au beau n’appelle pas de contrepartie. individu, un être social et « productif », de les extraire des carcans dans lesquelsPourquoi ? Lorsqu’on le ressent, le beau est aussi et avant tout un être sensible et l’enseignement les a embastillés, afinmatériel devient notre propriété. Lors- créatif. qu’ils prennent confiance en eux et qu’ilsqu’on assiste à un concert, en revanche aient conscience qu’ils sont avant tout desrien ne nous appartient, on éprouve inté- Le rapport au travail, à l’emploi et à l’au- poètes. Rien n’est alors plus précieux querieurement et on partage collectivement torité, la hiérarchie des aspirations et des de révéler cette dimension. Car la poé-un moment, parfois magique, totalement exigences individuelles à l’égard dudit sie possède une force incomparable : elleintangible, d’immatérialité. Et cela, notre travail et de son organisation, l’expres- permet de transcender toutes les compar-société qui a su élever à un niveau iné- sion de l’engagement professionnel sont timentations, y compris celles propres àdit le seuil de confort matériel ne sait pas considérablement bousculés depuis une l’organisation ou à la hiérarchisation d’unle promouvoir. Elle a négligé un ressort trentaine d’années. Les musiciens que orchestre.capital de ce qui « fait » l’humanité d’un vous dirigez aujourd’hui ne sont pas lescollectif et celle de chaque individu : la mêmes qu’à vos débuts. De la manière de Très tôt dans votre carrière vous vous êtesréception gratuite du beau. Et cette réa- les escorter et de les conduire vers « le » orienté vers la création contemporaine,lité n’épargne pas l’Education nationale. son aux propriétés mêmes de ce « son » par goût bien sûr mais aussi parce queOn y enseigne tous les apprentissages produit – « mon travail de musicien et de contester l’hégémonie des « dinosaures »fondamentaux qui permettent d’existeret de construire des corrélations sociales, N°130 Avril 2016126 Acteurs de l’économie - La Tribune
« Ma seule véritable « peau » DANIEL KAWKA Respirerest celle de chef d’orchestre, de la baguette romantique ou post-ro-mais mes responsabilités d’entrepreneur mantique était vain. Le microcosme deet de gestionnaire placent encore plus la musique classique est-il particulière-haut le seuil d’exigence artistique » ment symptomatique de celui des cha- pelles, des rigidités, des corporatismes,N°130 Avril 2016 des privilèges qui en France parcellisent et étanchéifient la société, et intoxiquent le fonctionnement du pouvoir – politique, économique, institutionnel, ou même en entreprise ? Il en est un reflet éclatant. On est « sus- pect » chaque fois que l’on « ose » les décloisonnements. Et les exemples sont édifiants. Diriger la musique contempo- raine disqualifie de revendiquer le réper- toire passé : on est « suspect » de posséder les codes de transmission d’un « type » de musique soi-disant incompatibles avec ceux de la musique baroque, romantique ou moderne ! Et cet ostracisme vaut pour chaque catégorie de musique vis-à-vis de toutes les autres. Avoir suivi un parcours universitaire, donc théorique, et être chef d’orchestre ? On est « suspect » d’être un « intellectuel » de la musique, donc d’être dépossédé de la sensibilité consubstan- tielle à la direction d’orchestre. Et cette segmentation est un héritage médiéval, du temps où le théoricien (musicus) pen- sait la musique et le praticien (cantor) la jouait. Et que dire de la hiérarchisa- tion des musiques ? Toute musique dite populaire est déclassée, jugée étrangère à la musique savante ou noble. Or, c’est oublier que Franz Schubert par exemple était un compositeur éminemment popu- laire, il était l’incarnation que la musique populaire peut épouser une pensée struc- turale, aboutie, et donc être savante et noble. Ainsi le jazz était-il mis au ban, et lorsqu’on « ose » exercer la musique avec un virtuose du jazz, on est non plus sus- pect, mais « coupable » de « s’acoquiner » avec l’infréquentable ! Et même dans la musique contemporaine on se retrouve emprisonné dans une école ou un cou- rant – postsériels, bouléziens, post-bou- léziens, spectraux, postmodernes, etc. –, on est catégorisé selon que l’on emploie ou non la technologie, qu’on soit issu des meilleurs établissements ou autodidacte. D’ailleurs, l’aréopage considère volontiers « impossible » d’être autodidacte et de revendiquer posséder les clés techniques de la musique classique. Finalement les mêmes clivages qui empoisonnent le fonctionnement politique, écono- mique, social, éducationnel de la société française. « Le domaine où se rencontrent le non mesurable, l’âme et l’esprit d’une œuvre et les conquêtes et nécessités techniques, Acteurs de l’économie - La Tribune 127
Respirer DANIEL KAWKA on explore l’idée au travers de profon- moment poétique qu’il émet ? Notre deurs successives, on s’aventure dans des art n’est pas celui du cinéma qui, dansce domaine est toujours une sorte de terra formes temporelles extrêmes, comme une fausse temporalité en quelque sorte,incognita », considérait le chef allemand l’illustrent les symphonies Mahlériennes juxtapose une série de moments. DansWilhelm Furtwängler (1886–1954). Une d’une durée d’une heure trente. Souvent, une telle société de la rapidité, de la fur-belle définition du processus créatif… comme l’œuvre de Wagner le révèle, la tivité, chaque concert est une victoire,C’est même la plus belle. Elle révèle le mythologie germanique est convoquée car l’œuvre traverse la temporalité. Lemystère du pragmatisme, de la matéria- pour décrire l’histoire du monde avec chef est dans chaque instant de l’exécu-lité, de l’artisanat de l’écriture à partir cette à laquelle aucune autre nation musi- tion de l’œuvre, car chaque instant estdesquels jaillit l’œuvre, transcendante et cale ne peut se mesurer. Ce sens aigu un événement qui résulte d’un précédentsublime. Elle illustre la manière dont la d’un ordre, d’un approfondissement de la et en annonce un suivant. Et chacun depensée du créateur la fait naître et celle pensée communautaire peut être magni- ces instants est dramaturgie, extraordi-dont le « recréateur » l’interprète. Tout fique lorsqu’il favorise l’épanouissement naire intensité, source d’une singulièreest dit. de l’individualité, du particularisme, et conscience du monde. Ou plutôt des de la liberté de penser ; mais il est aussi mondes : celui d’où l’on vient, celui versJustement, que signifie créer sur la créa- dévastateur lorsqu’il participe à mobiliser lequel l’œuvre nous emmène. Ce tempstion des autres ? En d’autres termes, en un peuple tout entier (ou presque) à se psychologique, aussi temps de l’émotionquoi l’interprétation de la partition d’autrui ranger derrière un tyran. Trouve-t-on en et du partage, fait qu’une œuvre courteconstitue-t-elle elle-même une création ? France l’équivalent de cette « école alle- peut apparaître extrêmement longue,Longtemps j’ai cru que l’interprète mande », d’une pensée fédératrice qui car son intensité transporte musiciens etavait pour seule vocation de permettre transcende les époques et les courants ? auditeurs dans un voyage que personneà l’œuvre d’exister objectivement ; Non, car la notion d’unicité n’est pas ne veut interrompre. Un moment de puremon travail auprès des compositeurs compatible avec le besoin, fondamental, magie, car l’œuvre est alors accueillie sicontemporains m’a éclairé sur l’action de liberté individuelle. Alors, on préfère densément qu’elle met en parenthèse ce àde « recréation », lorsque ces auteurs additionner les « écoles ». quoi tout individu est le plus dépendant :confessent que l’interprétation révèleune dimension inconnue, insoupçonnée« La société marchande, mercantile et matérialistenéglige un ressort capital de ce qui « fait » l’humanité d’un collectif etde chaque individu : la considération gratuite du beau »de leur œuvre, et qu’elle les « replonge » Cette distinction des pensées trouve d’ail- chronos. Et cette capacité à échapper auxdans le souvenir du processus, à la fois leurs un socle et une incarnation poli- injonctions du temps, même les enfantspossédé et exalté, d’écriture. Redessi- tiques : l’esprit fédérateur de l’Allemagne peuvent y accéder, comme en ont témoi-ner le chemin, partiellement maîtrisé des Länder s’oppose au jacobinisme et gné ceux à qui nous avons consacré envoire oublié, de la création constitue une à l’éclatement du système administra- décembre 2015 une représentation dudémarche de recréation. tif (36 000 communes contre trois fois « Marteau sans maître ». Pourtant, une moins outre-Rhin, et une superposition musique de Pierre Boulez sur des textesDebussy, Ravel, Boulez, Dutilleux mais de strates unique en Europe) symptoma- de René Char, rien ne semblait, a priori,aussi Malher, Strauss, Wagner – dont en tiques de l’Hexagone… évident ! Et les enseignants eux-mêmesoctobre 2013 vous avez interprété à Dijon Un chef d’orchestre est donc un passeur, manifestaient leur crainte. Ces enfantsune mémorable tétralogie des quatre non seulement entre l’œuvre et le spec- élevés aux cadences fractionnées et àgrands opéras L’Or du Rhin, La Walkyrie, tateur, mais entre tout ce que l’œuvre l’agitation des formats musicaux, d’inter-Siegfried et Crépuscule des Dieux – com- charrie (historiquement, artistiquement, net et des réseaux sociaux, sont pourtantposent votre « partition idéale » et un culturellement) et tout ce que le specta- totalement entrés et totalement demeurésrépertoire résolument binational. Cette teur espère recevoir (selon ses propres dans la dramaturgie d’une œuvre quidisposition vous autorise à commenter ce dispositions intellectuelles et émotion- aura diffusé dans leurs consciences unequi fait lien ou fracture culturels, intellec- nelles). Il est un médiateur entre l’histoire, force créatrice, émotionnelle et spirituelletuels, émotionnels, artistiques et même souvent longue, de l’œuvre jouée et l’ins- insoupçonnée. La musique possède lepolitiques entre Français et Germains… tantanéité éprouvée par le spectateur, pouvoir de faire voler en éclats les forma-La musique allemande est symbolique de il est un simple élément d’un continuum tages les plus rigides.la dramatisation et de la profondeur qui séculaire. Et il est donc une sentinelle d’uncaractérisent la pensée et l’esprit de son trésor que la tyrannie de l’immédiateté, Œuvres romantiques, création contem-peuple. L’objet musical y est considéré du renouvellement effréné et de l’ob- poraine, opéras du XXe siècle ; lesdans toute sa temporalité, alors que la solescence met en péril… orchestres nationaux, internationaux,philosophie française invite à s’immerger Dans cette observation est concentré le symphoniques ou philarmoniques parmitotalement dans ledit objet musical et à en fondement même de mon métier. Com- les plus illustres (France, Séoul, Saint-Pe-tirer une règle. La « densité de la forme » ment un chef d’orchestre doit-il œuvrer tersbourg, Islande, Radio-France, Flo-est une autre singularité allemande ; pour sanctuariser la temporalité du rence, Russe, Sainte Cécile de Rome,128 Acteurs de l’économie - La Tribune N°130 Avril 2016
maison de la culture – GrenoRbUlBeRIQUE DE NOM Respirer 04 76 00 79 00 mc2grenoble.fr IdéoLe Cercle Des valeurs à partager ! Investir des projets de mécénat auprès d’un de tailles variés, s’associent aux enjeux de la établissement culturel de référence afin de création artistique contemporaine. favoriser l’accès à l’art et à la culture est l’un Une démarche philanthropique éligible au des axes forts de l’engagement des entreprises dispositif fiscal de mécénat qui permet aux mécènes de la MC2: Maison de la culture de entreprises de bénéficier d’une réduction Grenoble. d’impôt à hauteur de 60% du versement effectué, Depuis 10 ans, plus de 30 entreprises de selon les principes de la loi du 1er août 2003 sur Grenoble et son agglomération, de secteurs et le mécénat. Rejoignez le Cercle Idéo de la MC2: • agissez en entreprise citoyenne phare de votre région • associez vos valeurs à celles de la MC2 • renforcez vos relations publiques et votre communicationphoto © Ghislain Mirat contact : Magali Dos - 04 76 00 79 30 [email protected] N°130 Avril 2016 Acteurs de l’économie - La Tribune 129
Respirer DANIEL KAWKA « La vitesse et vouloir partager avec ses collabora- avec laquelle teurs et ses clients un supplément d’âme.Turin…) mais aussi vos propres forma- les compositeurs Ce supplément d’âme est à l’aune de lations (L’Ensemble orchestral contempo- se déplacent, nature même d’un tel orchestre et desrain et Ose, créés respectivement en 1992 confrontent et concerts qu’il programme : intangible,et en 2012) ; des solistes mondialement enrichissent inquantifiable, mystérieux. Et à ce titre,réputés (Isabelle Faust, Roger Muraro, leurs connais- il embellit le miroir vers lequel l’entre-Patricia Kopatchinskaja…) comme sances permet prise et les destinataires de son mécénatd’obscurs prodiges en devenir ; dans des de repousser le sont tournés. Enfin, la double analogie desalles mythiques aussi bien que dans les danger qui guette l’orchestre et de l’entreprise, du chef d’or-friches de l’agglomération stéphanoise : tout créateur : chestre et du chef d’entreprise, résonnevous dirigez de manière singulièrement l’idéologie, qui puissamment. Combien de dirigeantséclectique. A l’ère de l’hyperspécialisa- enferme dans regardent l’orchestre avec envie, car sontion – anathématisée par le sociologue des cases et des objet unique : faire vivre, partager uneEdgar Morin, « père » de la complexité références mor- œuvre et donc une émotion et donc unet donc apôtre d’une transdisciplinarité tifères. La vitalité de sens, revêt une noblesse dont l’ensembledans le sillage de laquelle prospèrent le des entreprises marchandes sont, pardécloisonnement des consciences, la cette créativité assure nature, éloignées voire dépossédées.confrontation des idéaux, la conjuration à la civilisation de ne Faire converger un corps social vers lades peurs, le maillage des imaginations, pas se recroqueviller, performance commerciale de la vente dela dynamique créatrice au profit de l’épa- de ne pas céder à crédits à la consommation peut s’avérernouissement de chaque sujet –, ce choix la tentation de faire complexe...est-il audible et judicieux ? naître des mouve-Oui je le pense, car la musique est « une », ments « néo » » Ce qu’Ose ! propose aux entreprisesseule son incarnation est multiple. L’art mécènes est singulier : concerts pri-est fluide, rayonnant, et la musique à vés, œuvres commanditées, échangesvaleur universelle fait chanter le monde : avec les musiciens et le chef, parrainage« chant d’ivresse » et de joie qui se joue de solistes, financement de concerts,des clivages et se joue, d’un orchestre à de tournées et d’enregistrements, etc.l’autre, d’un pays à l’autre, d’un espace Amener les salariés à la musique, ame-de concert à l’autre. Le Beau en soit, dans ner la musique dans l’entreprise dans unetoute sa plénitude esthétique n’a pas de logique interactive, responsabilisante etlimite spacio-temporelle ; pourquoi sa pédagogique, peut-il permettre – biendiffusion devrait-elle en connaître ? Ce sûr dans des proportions extrêmementchamp d’activité ne représente que les modestes et même symboliques – destances multiples d’un seul grand poème. faire progresser certains codes du fonc-Le maillage des interprétations, des per- tionnement managérial et culturel deceptions et des ressentis, des sensibilités l’entreprise ?de Séoul à San Paolo enrichit l’œuvre en J’en ai la conviction. A la double condi-retour, la densifie, l’universalise. Décloi- tion d’être absolument sincère dans sasonnement et confrontation relèvent de démarche – c’est-à-dire ne pas extrapoler,l’altérité et rendent dense et belle, sans fantasmer ou instrumentaliser les réalitéslimites l’aventure de l’interprétation. – et de ne pas produire de calque d’une organisation vers l’autre ; un orchestreOse ! révèle de jeunes talents, réinvente symphonique est un entreprise humainel’orchestre, rassemble largement autour au centre de laquelle se trouve l’œuvre etde lui, irrigue le territoire, investit des qui réunit une centaine de personnalitéslieux improbables, diffuse la musique mues par un esprit et un même idéal, elleauprès de publics qui en sont naturelle- est un collectif qui fusionne et se fond enment éloignés. Il est donc particulière- tant qu’entité humaine jusqu’à s’oublier,ment éligible au mécénat privé, puisqu’il elle n’est donc pas une entreprise commeépouse la vocation sociétale, territoriale les autres. La musique a une fonctionet finalement citoyenne copieusement sociale, notamment auprès de ces salariésaffichée par les entreprises mécènes « spectateurs » d’un ensemble orchestraldésormais capitales pour pallier l’irréver- qui diffuse auprès d’eux une énergie, unesible paupérisation des subsides publics. joie, mais aussi illustre singulièrementMais du vœu à son exaucement, le chemin les notions d’organisation, de rigueur, deest cahoteux… fluidité, d’osmose, et enfin expose un rôleUne telle formation peut être en réso- de « chef » ici circonscrit à un rôle denance avec la philosophie profonde d’une « catalyseur aimant. » Oui, « aimant »,entreprise. Elle est certes un objet mar- car il aime l’objet qu’il sert, il aime leketing, mais qui n’est pas de consomma- collectif qu’il dirige, il aime la relationtion courante et dont la richesse produite au public. Ces perceptions constituent,est exclusivement artistique. La soutenir,c’est adhérer à sa dimension humaniste N°130 Avril 2016130 Acteurs de l’économie - La Tribune
« L’autorité pour ces spectateurs, des enseignements DANIEL KAWKA Respirerconsiste bien plus utiles que l’évocation d’analo-à amener gies réduites à comparer l’orchestre à une « Un orchestre symphonique est la plusles jeunes entreprise. belle métaphore que je connaisse, consi-musiciens, dère d’ailleurs le chef Ricardo Mutti. Cha- « Le geste musical est une fédération cun est indispensable mais doit s’e acerasservis à des d’esprit et pas seulement une addition pour faire vivre une réalité supérieure. »temporalités hachées de talents. (…) La verticalité sociale et Vous-même estimez que « la force vivepar le diktat des institutionnelle de l’orchestre est réduc- des oeuvres crée certes l’illumination,téléphones portables, trice, bride l’imaginaire, l’initiative et la mais c’est le chemin qui y conduit qui doitdes réseaux sociaux, fécondité créatrice. (…) Chacun doit s’ap- révéler la beauté, le message dans toutedu zapping, de proprier, par le travail et l’écoute, le son sa profondeur et sa vérité, en transfigu- de l’autre, dialoguer et fusionner avec rer et en transcender les acteurs. C’estl’immédiateté, à se la sensibilité de l’autre dans un jeu de l’œuvre qui choisit, se détermine à traversréapproprier des récurrence et de miroir, il n’est plus passif l’exécution, trouve sa voie et sa voix sicodes sociaux, au service d’un chef et d’un soliste mais lesdits acteurs sont des passeurs authen-la discipline, devient acteur impliqué dans la quête de tiques. » Bref, chacun est lié à l’autre paret à réévaluer la sonorité, l’énergie d’ensemble, et l’âme l’œuvre, qui fait sens individuel et partagéleurs de l’oeuvre. » Ose ! se veut « une métamor- collectivement. Et c’est là que cesse l’ana-raisonnements phose nécessaire », un laboratoire d’expé- logie avec la grande majorité des entre-individualistes rimentation non seulement musicale mais prises – et des métiers –, dont l’objet, laau profit de aussi organisationnelle et managériale, à vocation, le dessein sont dépourvus de cela dimension, l’unisson des bouleversements sociaux, sens. Peut-on faire naître et modeler desupérieure, entrepreneuriaux, collaboratifs, et du toutes pièces un sens ? Et peut-on créerdu collectif. décloisonnement multiforme qui caracté- une cohérence, même infime, entre la risent la planète. Tel que vous le compo- mission de l’entreprise et celle de l’art queCela implique qu’ils sez, l’organisez et le dirigez, l’orchestre, vous résumez à « consoler, concilier, por-prennent confiance « collectif de création symphonique » et ter un rêve, être vecteur de lien social pro-en eux et aient « fédération d’esprits bien plus qu’addi- fond entre les individus qui participent duconscience qu’ils tion de talents », « fait » leçon managé- même geste d’écoute et de communion » ?sont avant tout riale et exemple de cimentation culturelle Oui il est possible de faire naître un sens,des poètes » pour les entreprises traditionnelles… puisque l’entreprise résulte d’un modèle mais aussi, plus largement, honore le créé par l’Homme, et donc ce dernier aN°130 Avril 2016 principe de « réciprocité », fondateur de toute latitude de l’enrichir de sens. Tout toute relation humaine et de toute réali- modèle a vocation à évoluer, à être remis sation de soi. Une « philosophie d’entre- en cause, à être amélioré, à reconsidérer les prise » et une « philosophie de société » conventions héritées du passé, à dépasser peuvent-elles s’inspirer d’une « philoso- les obsolescences qui guettent. C’est d’ail- phie d’orchestre » ? leurs ce que, dans le monde des forma- C’est possible. Mais à une condition, fon- tions symphoniques, nous entreprenons damentale : l’entreprise doit poursuivre avec Ose, comme nous l’avons accom- un noble but. Le modèle de l’orchestre, la pli avec l’ – que l’on pourrait résumer à vertu fédératrice de l’orchestre, peuvent façonner une « identité sonore », une « per- difficilement être appliqués à une société sonnalité du son » grâce auxquelles nous de modestes biens de consommation ou, « développons en grande formation l’esprit de pire, de biens de consommations asser- la musique de chambre. » Toute remise en vissants. En effet, par définition l’œuvre question d’une organisation nécessite en – et c’est valable pour toute création premier lieu du courage, car il faut (faire) artistique – est absolue liberté puisque accepter que l’ordre vacille, et donc de son créateur l’a délivrée de toute servi- bouleverser nombre d’habitudes ou de lité, et donc l’orchestre l’interprète dans zones de confort – notamment la manière cette exigence – et il devient houle, dra- d’exercer « démocratiquement » l’autorité, maturgie. Si bien que la mise en pers- afin qu’elle préserve un espace de liberté, pective des valeurs de l’entreprise et de créativité, d’initiative, de responsabilité de l’orchestre ne peut souffrir de trop qui permette à chacun de fournir le meil- profonds écarts. Ceci étant, la manière leur pour lui-même et le reste du collectif. dont l’entreprise bâtit, manage et vend Dans les systèmes organisationnels inno- peut constituer en elle-même un « noble vants, dès lors que l’autorité est fondée sur but », à même de magnifier la nature la compétence, l’humilité et l’exemplarité, de son activité. Là encore, ce qui peut l’horizontalisation et la circularisation faire résonance commune, c’est de savoir (des responsabilités, de l’information) renoncer à une dimension de soi au ser- s’imposent à la verticalisation pyramidale, vice du collectif. et ainsi toutes les cartes sont vertueuse- ment rebattues. Ce principe, toute entre- prise peut l’appliquer. Acteurs de l’économie - La Tribune 131
Respirer DANIEL KAWKA © DR Mais lorsque vous considérez que la mis- sion de l’art est « de consoler, de conci- « Comment, lorsqu’on est convaincu que la puissance du beau rend « meilleur », peut-on© Benoit Decout / Réa lier, de porter un rêve, d’être vecteur de comprendre qu’au sein d’une même âme cohabitent l’esthète et le barbare ? La dualité lien social profond entre les individus qui des SS mélomanes (ici le camp d’Auschwitz) demeure un insondable mystère. » participent du même geste d’écoute et de « Les vertus de l’orchestre sont di cilement applicables à une entreprise de biens de communion », celle de l’entreprise peut- consommation asservissants ; en e et, l’œuvre est absolue liberté puisque son créateur elle raisonnablement s’en approcher ? l’a délivrée de toute servilité. » Pourquoi la « noblesse » caractéristique d’une organisation artistique serait-elle« En France, le monde de la musique fermée ou interdite aux entreprises nondéteste ceux qui « osent » artistiques ? Après tout, une entreprisele décloisonnement. Il est à l’aune est composée d’individus qui ont fait le choix de former une communauté régiedu fonctionnement politique, économique, par des principes acceptés, agrégée parsocial, éducationnel du pays. Mais il ne pourra la confiance, et tournée vers un objectifpas résister à la « lame de fond » sociétale partagé. En progressant collectivement,qui aspire à l’indocilité, l’audace, l’innovation, cette communauté fait grandir chacun deà briser les castes, les rigidités, ses membres.les reproductions de toutes sortes » Même grossièrement, ce qui, en matières132 Acteurs de l’économie - La Tribune organisationnelle, culturelle, managé- riale, particularise un ensemble sym- phonique et un orchestre de chambre peut-il être mesuré à ce qui distingue une grande entreprise d’une startup ? Le rôle du chef, l’exercice de l’autorité et celui de la responsabilité, les règles de subsi- diarité, y sont appliqués de manière très di érente… La nécessité et la difficulté de faire consen- sus peuvent croître proportionnellement à la taille de l’orchestre, puisque par défi- nition tout membre supplémentaire peut être source nouvelle de résistance, de consonance ou de dissonance. La part concédée à l’aléa, celle de la discussion avec les musiciens déclinent dans les mêmes proportions. Si bien que le niveau de préparation, la force de conviction et de persuasion sont à l’aune de l’envergure du collectif que l’on dirige, puisque il est calqué sur la force d’inertie. Au crépuscule de sa vie, le chef autrichien Carlos Kleiber confia les circonstances d’une des grandes douleurs de son existence artistique : un jour, à la tête de l’Orchestre de Munich, il invita l’orchestre à tenter « quelque chose d’autre » que ce qu’il venait de répéter. Le Konzertmeister – second grade le plus élevé dans la hiérarchie de l’orchestre, NDLR – s’y opposa publiquement. « Non, Maestro, vous avez choisi ceci, nous ne tenterons pas cela. » Kleiber avoua sa désespérance devant l’incapacité du col- lectif d’oser, d’expérimenter. Et dans notre société, on constate bien l’immense dif- ficulté de faire accepter d’expérimenter une nouvelle loi, un nouveau dispositif sans que la fronde se mobilise au gré des antagonismes repérés, imaginés, fantas- més. Tout collectif – orchestre, entreprise, association, pays – souffre de la peur et du rejet d’« essayer. » N°130 Avril 2016
DANIEL KAWKA Respirer« Le champ de spiritualité que propose l’art est illimité. Celui qui s’y engagepossède une liberté totale, il peut y investir une créativité, un risque, unejoie infinis. L’extase que provoque la vibration avec l’œuvre peut être placéeau moins au niveau de celle que ressent le croyant. A mes yeux,la spiritualité de l’art transcende celle de la religion »Une peur et un rejet d’« essayer » symp- trouve sa voie et sa voix. Alors le son et « Je travaille à penser l’orchestre autre-tomatiques des mêmes sentiments pour l’œuvre deviennent transcendance et le ment », résumez-vous ainsi votrel’exercice de la responsabilité… temps du concert ce moment d’émotion démarche au sein d’Ose. Sommes-nousC’est pour cette raison qu’au sein d’Ose ! et de jubilation, d’union et de fusion, de mûrs aujourd’hui pour penser l’entreprise,nous allons réévaluer les codes de dis- grâce. la société, la spiritualité, le vivre-en-position spatiale, et régulièrement redis- semble et pour « nous penser nous-tribuerons la place des pupitres. Finie De votre conscience, de vos travaux de mêmes », autrement ?l’organisation descendante et pyrami- recherche au sein de l’orchestre, de votre L’ordre ancien s’épuise inexorablement,dale qui reléguait inéluctablement au exercice de directeur musical, artis- on assiste au dépérissement des sys-loin les bois ou les cuivres ainsi promis tique, ou d’entreprise, mais aussi de vos tèmes politiques, à la décalcification desà se sentir un petit moins concernés, un échanges épistolaires, ressort un trait modèles de société et des organisationspetit moins responsabilisés. Lorsque ces de personnalité : la bienveillance. Elle de la société. Tout ou presque doit êtregroupes instrumentaux perçoivent que est précieuse pour accueillir, investir, et repensé. « Le XXIe siècle sera spirituel ou nele geste du chef dans une disposition de interpréter l’œuvre de l’autre ; n’est-elle sera pas. » Cette déclaration, hâtivementtravail par pupitres seuls, disposition pas fragilisante dans l’exercice managé- attribuée à Malraux, a toutefois le mériterapprochée, s’adresse à eux plus « spa- rial et même discréditée dans l’environ- d’être fondée. Et je crois les Hommestialement » et plus intimement, car phy- nement sociétal de l’ultra-performance ? de plus en plus enclins à réinterrogersiquement proche d’eux, inévitablement Cette suspicion est une réalité, et je le sens et la vocation de la spiritualité,ils s’approprient différemment leur rôle, prends le risque de revendiquer et d’as- afin d’orienter la collectivité dans uneet une fois replacés en haut de l’orchestre sumer la bienveillance. Et elle n’est nulle- nouvelle direction. Mais une spiritualitéexercent autrement attention et écoute. ment fragilité dès lors qu’elle est escortée débarrassée de certains oripeaux reli-Il est faux de penser que le phénomène par la compétence, la rigueur, la justice. gieux, libérée des carcans et qui permetde déresponsabilisation croît propor- Et le travail. Un exemple ? Il y a peu, je de revisiter l’individualité, le sens dutionnellement au nombre de personnes dirigeais la Gaieté Parisienne d’Offen- « moi » autant que de « l’autre. »impliquées. Un groupe se déresponsa- bach à laquelle participaient les Balletsbilise lorsqu’il sait ou sent que l’auto- Béjart. J’accomplissais un travail prépa- Les programmations des concertsrité qui le guide souscrit à cette pseudo ratoire considérable pour que chacun incarnent-elles cet aggiornamento ?règle. Lorsque le chef lui explique que des 25 numéros de la partition respecte Malheureusement non. Elles sont tropla musique de Strauss par exemple, scrupuleusement la métronomie des 70 souvent sclérosées, figées dans l’im-expressive car d’une seule coulée, pâtit minutes imparties. Mon expérience des muable, la répétition et le conformisme.si chaque musicien n’est pas totalement ballets était substantielle – des ballets de Les directions d’orchestre et de program-impliqué dans le jeu d’interprétation Lucinda Childs aux danseurs de l’Opéra mations n’osent pas « bousculer » leurcollectif, alors le 8ème pupitre des vio- du Rhin –, mais j’éprouvais l’envie de clientèle, principalement par peur de lalons peut prendre pleine conscience de solliciter l’appui de l’assistant du choré- voir fuir. Or en réalité cet immobilismel’importance de son rôle, valoriser son graphe et d’un ancien danseur-conseil- est mortifère et condamne à très courtestime de lui, élever son niveau tech- ler. Cette démarche de bienveillance et terme, lorsque ce public aura besoin d’êtrenique, et exercer sa tâche de manière res- de confiance fut, dans un premier temps, renouvelé. La frilosité préparerait -elle laponsable. Tout est question d’ « esprit ». incomprise. Comment un chef d’or- mort de l’objet ? Mon ami, philosopheL’excellence est conditionnée en premier chestre pouvait-il ainsi avouer une fai- et musicologue, Hugues Dufourt m’avaitlieu à une triple conscience : celle que blesse et mettre en danger son autorité, prévenu, au moment où je faillis accepterchaque musicien a de sa responsabilité, pensaient certains ? La première répé- la direction d’un orchestre national : « Tucelle que l’ensemble des musiciens a de tition permit de taire toutes les interro- seras aux ordres – du politique qui te finance,servir une même résonance et une même gations, car en assumant pleinement ma du public dont le goût conditionne la program-vibration sympathiques, celle enfin de « ferme bienveillance », en démontrant mation, du milieu qui ligote aux règles et for-faire converger les énergies et les âmes qu’elle était au seul service de l’œuvre et mate – et pourras dire adieu aux possibilitésvers l’exaucement de l’œuvre – laquelle non à celle d’une supposée insuffisance de repenser les systèmes, de les réinventer,« choisit », c’est-à-dire que sa force vive personnelle, mon autorité ne fut aucu- d’en imaginer de nouveaux. » Le mondecréée bien sûr l’illumination mais c’est le nement contestée, bien au contraire. Etre musical ne résistera pas à la lame de fondchemin qui y conduit qui doit en révé- « fermement bienveillant » rassure, m’in- sociétale qui aspire à l’audace, à l’indo-ler la beauté, le message dans toute sa vite à être extrêmement maître de moi, cilité, à l’innovation, à briser le systèmeprofondeur et sa vérité, en transfigurer et à exercer une autorité constructive, dominant des castes, des rigidités, desles acteurs, et ainsi, lorsque ces derniers épanouissante, responsabilisante pour le convenances, des reproductions de toutessont des passeurs authentiques, l’œuvre groupe. sortes. Une réflexion d’ordre sociologiqueN°130 Avril 2016 Acteurs de l’économie - La Tribune 133
Respirer DANIEL KAWKA beaucoup plus que des machines à pro- Le chef duire et à consommer. Les œuvres d’art et d’orchestres’impose donc et doit s’accompagner d’une particulièrement musicales placent l’ama-transformation, d’une mutation de l’ob- teur dans une temporalité longue, qui fait est unjet, s’appuyant sur l’audace et l’inventivité. intrinsèquement rempart aux dommages « catalyseurL’expérience institutionnelle et culturelle de la société, pour la plupart asservis auxde EOC a été et est en ce sens une réus- temporalités courtes. Ces oeuvres nous aimant ».site, un magnifique terrain expérimental, font et nous donnent confiance, car ellesaffranchi des conventions et trouvant le nous disent : « Nous avons confiance en Aimant, car il aimechemin d’une vraie liberté d’expression votre écoute, votre sensibilité, votre sagacité, l’objet qu’il sert,et d’innovation, et conséquemment l’écho votre émotivité. » Ainsi, grâce à elles nous le collectifd’un vaste et éclectique public. nous sentons anoblis, nous jouissons du qu’il dirige, plaisir d’être en phase avec leur déroule- et la relation« Ecouter la musique classique renforce ment temporel et poétique, de saisir leur au public »l’estime de soi », confie Sofi Jeannin, beauté, de les comprendre, de les aimerche e des Chœurs de l’Orchestre de Radio et de les conserver dans une mémoireFrance. Quelles autres vertus peut-on affective. Elles rendent « meilleur » parceconférer aux partitions de Schubert ou de qu’elles innervent une « meilleure »Rachmaninov, de Couperin ou de Dvorak ? conscience de nous-mêmes. Les sympho-L’humanité de la musique et de la plupart nies, Mozart ne les a pas écrites pour lades arts – peinture, sculpture, danse, lit- bourgeoisie des Esterhazy, et Haydn pourtérature – peut-elle mettre du baume sur l’élite viennoise : tous deux les ont com-les plaies de l’entreprise – agressée par posées pour le peuple, car ils savaient queles injonctions du profit, de la producti- le peuple sait parfaitement dépasser lavité, de l’e cacité, de la compétition – et pesanteur des codes intellectuels, cultu-de la société occidentale – malade de son rels et sociaux et « recevoir » l’émotionconsumérisme, de son matérialisme, de que lesdites œuvres exhalent.son individualisme, de son uniformisation,de ses technologies, de sa hâte ? Face au bruit du monde, au bruit du tempsEn retrouvant son origine sacrée et sa e réné, au bruit de la transparence, aufonction prophétique, la musique fait bruit de la cupidité, l’harmonie du sonvivre, console, rappelle aux hommespar l’expérience de l’émotion qu’ils sont « Accepter de « s’abandonner » au profit d’un enjeu collectif, qu’il soit œuvre ou nation, est nécessaire. La France porte une culture de résistance à cette nécessité, et parfois les orchestres français en sont l’illustration.134 Acteurs de l’économie - La Tribune N°130 Avril 2016
« Lorsque apparaît tout à la fois encore plus essen- DANIEL KAWKA Respirerj’enseignais tielle et encore plus fragile. « L’art estla musique l’une des rares et dernières opportunités perte indicible...au collège, de réenchanter le monde », assurez-vous. L’innocence est une donnée fondamen-jamais je n’étais Est-ce, comme vous l’écrit le violoniste tale de la relation que l’on établit avecconsulté lors Vincent Soler, parce que « le dernier le public. Personne ne se parle, seuledes conseils espace de liberté est l’émotion ? » la musique et notamment la manièrede classe. La liberté d’être au monde forme l’une dont nous, musiciens, l’exprimons et lui, des plus grandes beautés de la vie, et public, la reçoit, fait émotion. N’est-ce pasLe focus de ma cette liberté est absolue sur le terrain de extraordinaire ? Et pourquoi donc fau-matière, qui permettait l’émotion. Pour l’honorer, les musiciens drait-il conditionner, expliquer, orienterde révéler des capacités doivent surmonter la difficulté de l’œuvre ce qui en réalité doit rester du domaineintellectuelles, jouée, ou même en faire abstraction. C’est du mystère ? Ne pas savoir, c’est vivreémotionnelles, alors que cette œuvre jouée et l’émotion l’émotion de la première fois.artistiques singulières espérée sont reçues sans filtre par ceuxchez des enfants qui, n’en connaissant pas les codes, s’en « Aller où l’on ne va plus. C’est le cheminindisciplinés ou croyaient exclus. Ils accèdent alors à la qui tu empruntes depuis si longtemps.en échec, était densité de l’œuvre, à une vibration iné- Ne t’en écarte pas, et continue d’oser »,officiellement dite, à une liberté d’éprouver qui nourrit conclut votre interlocuteur. Aller où l’on nejugé inutile ! » toutes les autres libertés : celle de penser, va plus, y compris au fond de soi, n’est-ce de ressentir, et donc d’être. pas le plus beau de l’aventure humaine ? Sans aucun doute, car c’est faire le choix « S’il faut le plus grand savoir pour jouer de l’inconnu, de l’inexplicable, du mys- la musique, il faut la plus grande liberté tère, c’est penser que tout est possible, pour l’écouter, la liberté du non savoir. et que derrière l’insondable prospèrent Rien n’est pire que d’entendre quelque l’immanence, ce qui mérite et doit être chose de beau et de savoir pourquoi c’est exploré. C’est accepter de se laisser invi- beau », vous indique d’ailleurs ce même ter, c’est laisser son intuition – cette Vincent Soler. La tyrannie de la traçabi- intelligence supérieure qui s’impose à la lité, de la maîtrise, de l’explication, de la tentation de l’intellectualisation – piloter, justification disqualifie l’innocence. Une c’est donc espérer en ce que l’on est soi- même réellement et en ce que l’Homme possède d’extraordinaire.« Etre « fermement bienveillant » me permet d’être CET ÉTÉ, OSE !extrêmement maître de moi, et d’exercer une autorité SE PRODUIT DANSconstructive, épanouissante et responsabilisante PLUSIEURS FESTIVALSpour le groupe. » • Nuits de la Citadelle (Sisteron,N°130 Avril 2016 le 13 août à 21h30 : Boléro et concerto en sol de Ravel, symphonie n°6 de Sibelius et adagietto de la 5e symphonie de Mahler), • Chaise Dieu (24 août, 16h30 : concerto en sol et le Tombeau de Couperin de Ravel, et symphonie n°6 de Sibelius), • Festival Berlioz (29 août, 20h : ouverture Tannhauser de Wagner, Choros d’Amy, Tout un monde lointain de Dutilleux), • Festival international de Besançon (17 septembre, 18h : Boléro et concerto pour la main gauche de Ravel, J’entends dans le lointain de Schmitt, Les âmes du purgatoire de Hersant). Acteurs de l’économie - La Tribune 135
Respirer RUBRIQUE DE NOM© Laurent Cerino / Acteurs de l’économie LE CLAN De gauche à droite : DES CEPS Hervé Souhaut et Louis Chantier C’est pour l’amour de Béatrice, son épouse issue d’une vieille famille ardéchoise, qu’Hervé Souhaut, né à Saint-Cloud, est passé des Hauts-de-Seine au Haut-Vivarais. Il y a 25 ans, sur des terres à l’abandon, ce biologiste de formation s’est acharné à planter et à faire revivre un vignoble réputé dans les années 1920, mais qui avait depuis disparu. Un travail de titan, sur ces coteaux du Doux, et qu’il a porté seul. Aujourd’hui la reconnaissance est là, et son expérience a essaimé : un jeune universitaire a eu le désir de « revenir au pays », pour replanter aussi, de la vigne sur les terres de son grand-père. REPORTAGE, DOMINIQUE MYRIAM DORNIER PHOTOGRAPHIES, LAURENT CERINO / ADE Domaine Romaneaux-Destezet On pourrait facilement Pour peu qu’ils aient la chance que le pro- Hervé Souhaut (Ardèche) passer nez au vent priétaire des lieux, ancien capitaine au Vin de pays rouge et blanc devant la porte de la pro- long cours (dans la marine marchande) Saint-joseph rouge. priété les Romaneaux, et beau-père d’Hervé Souhaut, ouvre les à l’entrée du village volets de la partie non habitée, il s’agit d’Arlebosc (370 habi- d’une demeure fabuleuse, hors du temps, tants), en Ardèche, sans mais pimpante : huiles sur toiles dissimu- la voir ni rien deviner lées aux plafonds des étroits corridors pour des secrètes et fabuleuses richesses que les protéger des révolutionnaires, escalier cette maison-forte, typique du XVe siècle, à la Léonard de Vinci, marbre de Carrare, abrite. Mais sur la petite départementale colonnes d’ambre et marqueteries dont bucolique qui traverse la vallée du Doux les bois nobles jouent avec les reflets de la et mène à Lamastre, se trouvera-t-il sans lumière. Les plafonds à la française et les doute des « élogieux de la lenteur », dissi- planchers de noyer sont intacts. Les fiers dents de la vitesse obligatoire, qui seront portraits des lointains ancêtres veillent littéralement subjugués par la découverte. toujours sur l’intimité de la demeure. 136 Acteurs de l’économie - La Tribune N°130 Avril 2016
Quant aux masques africains et aux ins- pays ». Un pays traversé par des morts et VIN Respirertruments de navigation, ils attestent de la des renaissances successives. Une terre qu’il vend 70 % de sa production à l’ex-vocation maritime du maître actuel des rude, où perdurait un système « féodal », port. Aucun service commercial, unique-lieux. Être issu d’un milieu profondément avec des notables propriétaires et les petits ment par bouche-à-oreille. Il se paie le luxeterrien favoriserait-il le goût des Loin- paysans qui en dépendaient. Un pays où ne n’être présent que sur un seul salon detains ? Enfin, au fond du parc, une croix les candidats à l’installation sur des terres dégustation, essentiellement pour rencon-de granit d’un seul tenant a été érigée pour agricoles ne se bousculent pas, notamment trer ses pairs ! Le miracle de l’intentionremercier saint Sébastien d’avoir épargné pour remplacer les agriculteurs qui partent opère : il vend tout, animé d’une énergiele village de la peste. en retraite. Pour couronner le tout, arriver qui traverse les règles superficielles du de Lyon ou de Paris et s’installer ici, c’est marché. Hervé Souhaut produit des vins« MONSIEUR CHAUVET » mettre en lumière une notion du temps. de pays, qui par des extractions douces,La propriété a retrouvé vie, grâce à l’ins- Mais fort de son idée, Hervé Souhaut est se révèlent frais, équilibrés, rustiques,tallation du vigneron. Et c’est dans ses allé à la rencontre des gens du village, obs- mais fins, avec un parfum de fruit bienentrailles qu’Hervé Souhaut a installé sa tinément, patiemment et simplement. Le défini. Quelques arpents sur le coteau decuverie, à l’entrée de laquelle surgit une sourire de Louis Chantier, 83 printemps, « Sainte-Épine » tout près de la RN 86, àsource. Ici le vin est déjà inscrit dans la célibataire dans une enclave marquée par Saint-Jean-De-Muzols, donnent égalementbeauté et l’harmonie des lieux : dans la l’Église catholique, témoigne aujourd’hui des saint-joseph fort appréciés : « Louis,cour carrée, un rocher émerge comme une que le vigneron a bien fait de réussir son c’était l’un des derniers à faire son vin. Il saitvision vivante et explicite du terroir. Les pari : « Quand Hervé est arrivé, nombreux aussi faire beaucoup d’autres choses. Je suiscaves immenses en pierre de taille, telles sont ceux qui l’ont critiqué. Les gens d’ici allé le voir pour connaître l’histoire du vignobledes chapelles romanes, servent de matrice avaient arraché les vignes, alors que lui vou- et du pays. Avec les jeunes générations, onaux précieux flacons, et témoignent d’un lait planter ! », souligne Louis, qui, obte- ne peut pas discuter : ils sont dans les syn-passé où l’économie viticole était prospère. nant en 1966 une médaille d’or pour le vin dicats, à la chambre d’agriculture, au CréditC’est chez Aubert de Vilaine, au domaine qu’il produisait, n’en fut informé que par le agricole, dans toutes les instances bureaucra-de la Romanée Conti, qu’Hervé Souhaut journal local, sans plus d’honneur ! tiques, et souvent, ils vivent de subventions,a acheté ses tonneaux. Mais demeurent pas de leur production. Je ne parle pas surencore, dans les caves, des cuves plusieurs INTERVENTIONNISTE un plan politique, c’est plus un état d’esprit »,fois centenaires, ainsi que l’antique pres- OBSERVATEUR déplore le vigneron, qui se targue de nesoir de Jules Chauvet. « Monsieur Chauvet », Sur la petite commune, les 70 hectares recevoir aucune aide financière. Admira-comme le nomment encore et respectueu- de vigne dégageaient une vraie économie tif des multiples talents de Louis Chan-sement les vignerons qui produisent eux locale. Les paysans-vignerons comme tier, très silencieux quant à ses « dons »aussi du vin naturel, est né avec le siècle. Louis vendaient aux cafés, puis à la cave pour fabriquer des tabourets ou tresserDisparu en 1989, il fut l’inspirateur dis- coopérative de Saint-Désirat, et pour un des paniers traditionnels, à l’instar descret et consciencieux de la mouvance dont prix dérisoire, un petit vin de pays cepen- paysans d’autrefois. Par le passé, ceux-ciMarcel Lapierre en Beaujolais était l’un des dant réputé, et déjà mentionné au tour- devaient donner la moitié de leur récoltephares. Jules Chauvet, c’est un peu « l’âme nant du siècle par Curnonsky, le célèbre au patron, et l’ancien vigneron évoque avecretrouvée du gamay », il représente sans critique gastronomique. Sur ces terroirs tristesse l’effondrement de cette économiedoute en Beaujolais, et en tant que « vigne- granitiques, le gamay mûrit très bien et rurale, liée au célibat important chez lesron-chercheur », ce que Gaston Bachelard Hervé Souhaut, dont la vocation est liée hommes, à l’alcoolisme, à l’immobilismeest à la Bourgogne en tant que philosophe : à la rencontre de Philippe Pacalet, négo- de ces endroits enclavés figés dans leune conscience éclairée, tous deux dans ciant et vinificateur hors pair installé en temps qui, d’une vallée à l’autre parfois, nele secret de leurs officines respectives loin Bourgogne, neveu de Marcel Lapierre, communiquent pas, mais aussi au manquedes ors de la représentation, au service de met en pratique les théories de Jules d’investissement des notables. Quant à lal’intelligence. « Cela a été une folle aventure Chauvet. Une vinification sans soufre, et jeunesse et à l’avenir, les espoirs reposentlorsque je suis arrivé ici, il y a 25 ans, parce surtout, sans ce dogmatisme témoignant sur Hervé Souhaut qui a pris en stage unque nous ne bénéficions pas d’appellations d’une méconnaissance totale de la vigne, jeune Ardéchois de souche, enfant du vil-contrôlées », se remémore le vigneron qui qui repose sur le mythe imaginaire d’une lage, qui par ses grands-parents, possède,n’a pas économisé ses efforts. Y-a-t-il des nature toute-puissante et bienveillante, ici, la propriété et les terres. Brice Banchet,vignerons dans la lignée d’Hervé Sou- dans laquelle l’homme n’aurait qu’à laisser 34 ans, ancien thésard en sociologie àhaut ? Que nenni. Peu probable ! Le vin ? faire. Car il faut se révéler un intervention- Lyon, est revenu dans la belle maison deIl le connaissait très peu, et un mystère niste observateur, rigoureux et pacifique, ses grands-parents, qui produisaient aussientoure l’énergie qu’il a consacrée à son pour se permettre de faire du vin naturel du vin, pour replanter trois hectares deprojet : replanter là où il n’y avait plus digne d’intérêt. Labour des sols, respect vigne pour démarrer, alors que tout a étérien ! Mais le secret de ce vigneron qui de la plante et petits rendements, mais arraché en 1985 ! Symbole de la vie quidégage une force de travail considérable surtout, observation et compréhension renaît toujours, par la grâce d’une éner-réside dans l’ouverture au monde, les ren- des mécanismes subtils et des interactions gie, d’une volonté. Ainsi Hervé Souhaut secontres qui changent le cours d’une vie, le invisibles du processus de vinification. sentira moins seul : « Mon nom de famillerefus de l’instinct grégaire. Mais davantage Après dix années très difficiles, le vigne- est originaire d’un des sept villages martyrsencore, le don de savoir aplanir méfiances, ron originaire du « 9-2 », voit aujourd’hui près de Verdun, rasés entièrement pendanthostilité sourde, observation intraitable des ses vins sur la table du chef triplement la Première Guerre mondiale, Cumières-Le-autochtones qui se demandent toujours si étoilé, Régis Marcon, mais aussi grâce à Mort-Homme. Mes ancêtres, du côté masculin,les arrivants arrivent là pour « prendre » son réseau, chez les cavistes parisiens, et ont été décimés et donc peut-être, inconsciem-ou bien pour « faire quelque chose pour le même récemment jusqu’en Israël, tandis ment, j’ai trouvé ici le pays que je n’ai jamais connu », conclut-il.N°130 Avril 2016 Acteurs de l’économie - La Tribune 137
Respirer TRIBUNE Lorsque je pense au chef d’orchestre Daniel Kawka, à ce qui me séduit tant chez lui et m’invite à le programmer, aussi souvent que possible, àQUI A VU l’occasion des événements musicaux que je porte(1), il me revient la défi-DIRIGER DANIEL nition laissée par Berlioz, dont on oublie souvent qu’il fut sans doute l’unKAWKA SAIT des plus grands maestros de son temps, dans un court texte intitulé Le ChefQU’IL A BIEN d’orchestre, théorie de son art :CES DONS ET « Le chef d’orchestre doit voir et entendre, il doit être agile et vigoureux,QUE LA FLAMME connaître la composition, la nature et l’étendue des instruments, savoir lireINTÉRIEURE, la partition et posséder d’autres dons presque indéfinissables, sans lesquelsL’ÉLECTRICITÉ un lien invisible ne peut s’établir entre lui et ceux qu’il dirige, la facultéCOMMUNICATIVE de leur transmettre son sentiment lui est refusée et, par la suite, le pou-ET LA FORCE voir, l’empire, l’action directrice lui échappent complètement. Ce n’est pasD’IMPULSION alors un chef, un directeur, mais un simple batteur de mesure, en supposantNE LUI qu’il sache la battre et la diviser régulièrement. Il faut qu’on sente qu’ilMANQUENT PAS sent, qu’il comprend, qu’il est ému; alors son sentiment et son émotion se communiquent à ceux qu’il dirige, sa flamme intérieure les échauffe, son élec- tricité les électrise, sa force d’impulsion les entraîne, il projette autour de lui les irradiations vitales de l’art musical. » Qui a vu diriger Daniel Kawka sait qu’il a bien ces dons et que la flamme intérieure, l’électricité communicative et la force d’impulsion ne lui manquent pas. Et encore faut-il prendre le mot diriger dans sa polysémie. Diriger un orchestre, évidemment ! Mais aussi diriger des entreprises innovantes et risquées : et le succès de l’EOC, dans un répertoire musical dont les pro- ductions sont souvent réputées ardues laisse imaginer que l’aventure d’Ose !, grand orchestre capable d’embrasser des siècles de répertoires moderne, clas- sique et romantique, pourrait être un succès plus grand encore, et offrir une joyeuse révolution dans le milieu quelquefois frileux, anémique ou simplement académique des orchestres symphoniques. Ou encore diriger sa vie, comme le fait Daniel Kawka, refusant les chemins tracés (comme celui de l’université ouvert par une brillante agrégation en musicologie) pour ne suivre avec obs- tination que les invitations, vitales, de ses passions musicales.AVEC DANIEL KAWKA,MÊME LA LIBERTÉ S’ENTENDBruno Messina, LIBERTÉDirecteur du festival Berlioz Mon métier m’a donné la chance de fréquenter assidument l’étrange et singulier parcours d’Hector Berlioz, ce qui m’inspire deux observations importantes : © Delphine Warin la première c’est que Daniel Kawka, à l’instar de l’immense compositeur, n’a pas été formé par le piano, instrument roi, mais à la guitare, instru- ment aussi savant que populaire offrant l’avantage d’un petit orchestre qu’on emporte avec soi. Sans doute est-ce à cette formation qu’on lui doit un égal talent pour des répertoires différents et cette faculté d’aborder aussi joyeu- sement Nino Rota, Jimi Hendrix que Richard Wagner, Maurice Ravel ou encore Pierre Boulez dont il fut le premier à oser enregistrer la difficile, sen- suelle et intellectuelle pièce Dérive 2 dans sa version définitive. La seconde serait alors cette origine provinciale, sur l’autre rive du Rhône, doublée de cette formation indépendante des chapelles et autres écoles musicales qui formatent les élites à Paris. C’est alors par son adresse plutôt que par son carnet d’adresses qu’on se construit. Et croyez-le ou non, même en musique cette liberté s’entend.Lire entretien avec (1) En 2016, Daniel Kawka participera aux festivités d’ouverture de la Maison Messiaen, les 2 et 3Daniel Kawka, page 118. juillet prochains, avec l’Ensemble orchestral contemporain. On l’entendra aussi au Festival Berlioz, lors d’une soirée spéciale le 29 août, avec l’orchestre Ose !.138 Acteurs de l’économie - La Tribune N°130 Avril 2016
Paris Le temps respecte ce qui est construitSaint-Denis avec passionLyon La Part-Dieu Campus SEB Ecully/Champagne-Villeurbanne au-Mont-d’OrEcully 21 Ecully Parc EcullyLyon Gerland Tour Incity Lyon Part-DieuPlaine Commune Le 107 Lyon Part-DieuLyon Est Sadena VilleurbanneParis Rive GaucheLyon Ouest FINANCEMENT - MANAGEMENT DE PROJETS - FACILITY MANAGEMENT Paris - LyonAubervilliers Tél. : 04 72 74 69 69Lyon Saint-Exupéry sogelym-dixence.frParis La DéfenseBoulogneGrenobleLyon Brotteaux
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