coulisse. « M. Espinassous ? » demanda Mattia. Un petit homme vif et frétillant comme unoiseau, qui était en train de raser un paysan assisdans un fauteuil, répondit d’une voix de basse-taille : « C’est moi. » Je lançai un coup d’œil à Mattia pour lui direque le barbier-musicien n’était pas l’homme qu’ilnous fallait pour nous donner notre leçon, et quece serait jeter notre argent par la fenêtre que des’adresser à lui ; mais, au lieu de me comprendreet de m’obéir, Mattia alla s’asseoir sur unechaise, et d’un air délibéré : « Est-ce que vous voudrez bien me couper lescheveux quand vous aurez rasé monsieur ? dit-il. – Certainement, jeune homme, et je vousraserai aussi, si vous voulez. – Je vous remercie », dit Mattia ; il me lançaun coup d’œil à la dérobée pour me dired’attendre un moment avant de me fâcher. Bientôt Espinassous eut fini de raser son 501
paysan, et, la serviette à la main, il vint pourcouper les cheveux de Mattia. « Monsieur, dit Mattia pendant qu’on luinouait la serviette autour du cou, nous avons unediscussion, mon camarade et moi, et, commenous savons que vous êtes un célèbre musicien,nous pensons que vous voudrez bien nous donnervotre avis sur ce qui nous embarrasse. – Dites un peu ce qui vous embarrasse, jeunesgens. » Je compris où Mattia tendait à arriver :d’abord il voulait voir si ce perruquier-musicienétait capable de répondre à ses questions, puis, aucas où ses réponses seraient satisfaisantes, ilvoulait se faire donner sa leçon de musique pourle prix d’une coupe de cheveux ; décidément ilétait malin, Mattia. « Pourquoi, demanda Mattia, accorde-t-on unviolon sur certaines notes et pas sur d’autres ? » Je crus que ce perruquier, qui précisément à cemoment même était en train de passer le peignedans la longue chevelure de Mattia, allait faire 502
une réponse dans le genre des miennes, et je riaisdéjà tout bas quand il prit la parole : « La seconde corde à gauche de l’instrumentdevant donner le la au diapason normal, lesautres cordes doivent être accordées de façonqu’elles donnent les notes de quinte en quinte,c’est-à-dire sol, quatrième corde ; ré, troisièmecorde ; la, deuxième corde ; mi, première cordeou chanterelle. » Ce ne fut pas moi qui ris, ce fut Mattia ; semoquait-il de ma mine ébahie ? était-ilsimplement joyeux de savoir ce qu’il avait vouluapprendre ? toujours est-il qu’il riait aux éclats. Tant que dura la coupe de ses cheveux Mattiane tarit pas en questions, et, à tout ce qu’on luidemanda, le barbier répondit avec la mêmefacilité et la même sûreté que pour le violon. Mais, après avoir ainsi répondu, il en vint àinterroger lui-même, et bientôt il sut à quelleintention nous étions venus chez lui. Alors il se mit à rire aux éclats : « Voilà de bons petits gamins, disait-il, sont- 503
ils drôles ! » Puis il voulut que Mattia, qui évidemmentétait bien plus drôle que moi, lui jouât unmorceau ; et Mattia, prenant bravement sonviolon, se mit à exécuter une valse. « Et tu ne sais pas une note de musique ! »s’écriait le perruquier en claquant des mains et entutoyant Mattia comme s’il le connaissait depuislongtemps. « Ce gamin est un prodige ! criaitEspinassous. Si tu veux rester avec moi, je feraide toi un grand musicien ; tu entends, un grandmusicien ! Le matin, tu raseras la pratique avecmoi, et tout le reste de la journée je te feraitravailler ; et ne crois pas que je ne sois pas unmaître capable de t’instruire parce que je suisperruquier ; il faut vivre, manger, boire, dormir,et voilà à quoi le rasoir est bon. Pour faire labarbe aux gens, Jasmin n’en est pas moins le plusgrand poète de France ; Agen a Jasmin, Mende aEspinassous. » En entendant la fin de ce discours, je regardaiMattia. Qu’allait-il répondre ? Est-ce que j’allais 504
perdre mon ami, mon camarade, mon frère,comme j’avais perdu successivement tous ceuxque j’avais aimés ? Mon cœur se serra.Cependant je ne m’abandonnai pas à cesentiment. La situation ressemblait jusqu’à un certainpoint à celle où je m’étais trouvé avec Vitalisquand Mme Milligan avait demandé à me garderprès d’elle ; je ne voulus pas avoir à m’adresserles mêmes reproches que Vitalis. « Ne pense qu’à toi, Mattia », dis-je d’unevoix émue. Mais il vint vivement à moi et, me prenant lamain : « Quitter mon ami ! je ne pourrais jamais. Jevous remercie, monsieur. » Espinassous insista en disant que, quandMattia aurait fait sa première éducation, ontrouverait le moyen de l’envoyer à Toulouse, puisà Paris au Conservatoire ; mais Mattia répondittoujours : « Quitter Rémi, jamais ! 505
– Eh bien, gamin, je veux faire quelque chosepour toi, dit Espinassous, je veux te donner unlivre où tu apprendras ce que tu ignores. » Et il se mit à chercher dans des tiroirs. Aprèsun temps assez long, il trouva ce livre qui avaitpour titre : Théorie de la musique ; il était bienvieux, bien usé, bien fripé, mais qu’importait ? Alors, prenant une plume, il écrivit sur lapremière page : « Offert à l’enfant qui, devenu unartiste, se souviendra du perruquier de Mende. » Je ne sais s’il y avait alors à Mende d’autresprofesseurs de musique que le barbierEspinassous, mais voilà celui que j’ai connu etque nous n’avons jamais oublié, Mattia ni moi. 506
VIII La vache du prince J’aimais bien Mattia quand nous arrivâmes àMende, mais, quand nous sortîmes de cette ville,je l’aimais encore plus. Est-il rien de meilleur,rien de plus doux pour l’amitié que de sentir aveccertitude que l’on est aimé de ceux qu’on aime ? Et quelle plus grande preuve Mattia pouvait-ilme donner de son affection que de refuser,comme il l’avait fait, la propositiond’Espinassous, c’est-à-dire la tranquillité, lasécurité, le bien-être, l’instruction dans le présentet la fortune dans l’avenir, pour partager monexistence aventureuse et précaire, sans avenir etpeut-être même sans lendemain ? Je n’avais pas pu lui dire devant Espinassousl’émotion que son cri : « Quitter mon ami ! »avait provoquée en moi ; mais, quand nous fûmes 507
sortis, je lui pris la main et, la lui serrant : « Tu sais, lui dis-je, que c’est entre nous à lavie et à la mort ? » Il se mit à sourire en me regardant avec sesgrands yeux. « Je savais ça avant aujourd’hui », dit-il. Mattia, qui jusqu’alors avait très peu mordu àla lecture, fit des progrès surprenants le jour où illut dans la Théorie de la musique de Kuhn.Malheureusement je ne pus pas le faire travaillerautant que j’aurais voulu et qu’il le désirait lui-même, car nous étions obligés de marcher dumatin au soir, faisant de longues étapes pourtraverser au plus vite ces pays de la Lozère et del’Auvergne, qui sont peu hospitaliers pour deschanteurs et des musiciens. Sur ces pauvresterres, le paysan qui gagne peu n’est pas disposéà mettre la main à la poche ; il écoute avec un airplacide tout ce qu’on veut bien jouer, mais, quandil prévoit que la quête va commencer, il s’en vaou il ferme sa porte. Enfin, par Saint-Flour et Issoire, nous 508
arrivâmes aux villages d’eaux qui étaient le butde notre expédition, et il se trouva par bonheurque les renseignements du montreur d’oursétaient vrais : à la Bourboule, au Mont-Doresurtout, nous fîmes de belles recettes. Pour être juste, je dois dire que ce fut surtout àMattia que nous les dûmes, à son adresse, à sontact. Pour moi, quand je voyais des gensassemblés, je prenais ma harpe et me mettais àjouer de mon mieux, il est vrai, mais avec unecertaine indifférence. Mattia ne procédait pas decette façon primitive ; quant à lui, il ne suffisaitpas que des gens fussent rassemblés pour qu’il semit tout de suite à jouer. Avant de prendre sonviolon ou son cornet à piston, il étudiait sonpublic, et il ne lui fallait pas longtemps pour voirs’il jouerait ou s’il ne jouerait pas, et surtout cequ’il devait jouer. À l’école de Garofoli, qui exploitait en grandla charité publique, il avait appris dans toutes sesfinesses l’art si difficile de forcer la générosité oula sympathie des gens. Dès la première fois que jel’avais rencontré dans son grenier de la rue de 509
Lourcine, il m’avait bien étonné en m’expliquantles raisons pour lesquelles les passants sedécident à mettre la main à la poche ; mais ilm’étonna bien plus encore quand je le vis àl’œuvre. Ce fut dans les villes d’eaux qu’il déployatoute son adresse, et pour le public parisien, sonancien public qu’il avait appris à connaître etqu’il retrouvait là. « Attention ! me disait-il quand nous voyionsvenir à nous une jeune dame en deuil dans lesallées du Capucin, c’est du triste qu’il faut jouer,tâchons de l’attendrir et de la faire penser à celuiqu’elle a perdu ; si elle pleure, notre fortune estfaite. » Et nous nous mettions à jouer avec desmouvements si ralentis, que c’était à fendre lecœur. Il y a dans les promenades aux environs duMont-Dore des endroits qu’on appelle dessalons : ce sont des groupes d’arbres, desquinconces sous l’ombrage desquels lesbaigneurs vont passer quelques heures en plein 510
air. Mattia étudiait le public de ces salons, etc’était d’après ses observations que nousarrangions notre répertoire. Quand nous apercevions un malade assismélancoliquement sur une chaise, pâle, les yeuxvitreux, les joues caves, nous nous gardions biend’aller nous camper brutalement devant lui pourl’arracher à ses tristes pensées. Nous nousmettions à jouer loin de lui comme si nousjouions pour nous seuls et en nous appliquantconsciencieusement. Du coin de l’œil nousl’observions ; s’il nous regardait avec colère,nous nous en allions ; s’il paraissait nous écouteravec plaisir, nous nous rapprochions, et Capipouvait présenter hardiment sa sébile, il n’avaitpas à craindre d’être renvoyé à coups de pied. Mais c’était surtout près des enfants queMattia obtenait ses succès les plus fructueux ;avec son archet il leur donnait des jambes pourdanser, et avec son sourire il les faisait rire mêmequand ils étaient de mauvaise humeur. Comments’y prenait-il ? Je n’en sais rien. Mais les chosesétaient ainsi : il plaisait, on l’aimait. 511
Le résultat de notre campagne fut vraimentmerveilleux ; toutes nos dépenses payées, nouseûmes assez vite gagné soixante-huit francs. Soixante-huit francs et cent quarante-six quenous avions en caisse, cela faisait deux centquatorze francs ; l’heure était venue de nousdiriger sans plus tarder vers Chavanon en passantpar Ussel où, nous avait-on dit, devait se tenirune foire importante pour les bestiaux. Une foire, c’était notre affaire ; nous allionspouvoir acheter enfin cette fameuse vache dontnous parlions si souvent et pour laquelle nousavions fait de si rudes économies. Jusqu’à ce moment, nous n’avions eu que leplaisir de caresser notre rêve et de le faire aussibeau que notre imagination nous le permettait :notre vache serait blanche, c’était le souhait deMattia ; elle serait rousse, c’était le mien, ensouvenir de notre pauvre Roussette ; elle seraitdouce, elle aurait plusieurs seaux de lait ; toutcela était superbe et charmant. Mais maintenant il fallait de la rêverie passer àl’exécution, et c’était là que l’embarras 512
commençait. Comment choisir notre vache avec la certitudequ’elle aurait réellement toutes les qualités dontnous nous plaisions à la parer ? Cela était grave.Quelle responsabilité ! Je ne savais pas à quelssignes on reconnaît une bonne vache, et Mattiaétait aussi ignorant que moi. Ce qui redoublait notre inquiétude, c’étaientles histoires étonnantes dont nous avions entendule récit dans les auberges, depuis que nous nousétions mis en tête la belle idée d’acheter unevache. Qui dit maquignon de chevaux ou devaches dit artisan de ruses et de tromperies. Parmi les histoires qui nous avaient étécontées, il y en avait une dans laquelle unvétérinaire jouait un rôle terrible, au moins àl’égard du marchand de vaches. Si nous prenionsun vétérinaire pour nous aider, sans doute celanous serait une dépense, mais combien elle nousrassurerait ! Au milieu de notre embarras, nous nousarrêtâmes à ce parti, qui, sous tous les rapports,paraissait le plus sage, et nous continuâmes alors 513
gaiement notre route. La distance n’est pas longue du Mont-Dore àUssel ; nous mîmes deux jours à faire la route,encore arrivâmes-nous de bonne heure à Ussel. J’étais là dans mon pays pour ainsi dire :c’était à Ussel que j’avais paru pour la premièrefois en public dans Le Domestique de M. Joli-Cœur, ou Le plus bête des deux n’est pas celuiqu’on pense, et c’était à Ussel aussi que Vitalism’avait acheté ma première paire de souliers, cessouliers à clous qui m’avaient rendu si heureux. Pauvre Joli-Cœur, il n’était plus là, avec sonbel habit rouge de général anglais, et Zerbinoavec la gentille Dolce manquaient aussi. Pauvre Vitalis ! je l’avais perdu et je ne lereverrais plus marchant la tête haute, la poitrinecambrée, marquant le pas des deux bras et desdeux pieds en jouant une valse sur son fifreperçant. Sur six que nous étions alors, deux seulementrestaient debout : Capi et moi ; cela rendit monentrée à Ussel toute mélancolique. Malgré moi je 514
m’imaginais que j’allais apercevoir le feutre deVitalis au coin de chaque rue et que j’allaisentendre l’appel qui tant de fois avait retenti àmes oreilles : « En avant ! » Après avoir déposé nos sacs et nosinstruments à l’auberge où j’avais logé avecVitalis, nous nous mîmes à la recherche d’unvétérinaire. « Et pourquoi diable voulez-vous unevache ? » demanda le vétérinaire. En quelques mots, j’expliquai ce que jevoulais faire de cette vache. « Vous êtes de bons garçons, dit-il, je vousaccompagnerai demain matin sur le champ defoire ; mais, pour acheter, il faut être en état depayer. » Sans répondre, je dénouai un mouchoir danslequel était enfermé notre trésor. « C’est parfait, venez me prendre demainmatin à sept heures. » À sept heures nous trouvâmes le vétérinairequi nous attendait, et nous revînmes avec lui au 515
champ de foire en lui expliquant de nouveauquelles qualités nous exigions dans la vache quenous allions acheter. Elles se résumaient en deux mots : donnerbeaucoup de lait et manger peu. « En voici une qui doit être bonne, dit Mattiaen désignant une vache blanchâtre. – Je crois que celle-là est meilleure », dis-je enmontrant une rousse. Le vétérinaire nous mit d’accord en nes’arrêtant ni à l’une ni à l’autre, mais en allant àune troisième : c’était une petite vache auxjambes grêles, rouge de poil, avec les oreilles etles joues brunes, les yeux bordés de noir et uncercle blanchâtre autour du mufle. « Voilà une vache du Rouergue qui estjustement ce qu’il vous faut », dit-il. Un paysan à l’air chétif la tenait par la longe ;ce fut à lui que le vétérinaire s’adressa poursavoir combien il voulait vendre sa vache. « Trois cents francs. » Déjà cette petite vache alerte et fine, maligne 516
de physionomie, avait fait notre conquête ; lesbras nous tombèrent du corps. Trois cents francs ! ce n’était pas du tout notreaffaire. Je fis un signe au vétérinaire pour lui direque nous devions passer à une autre ; il m’en fitun pour me dire au contraire que nous devionspersévérer. Alors une discussion s’engagea entre lui et lepaysan. Il offrit cent cinquante francs ; le paysandiminua dix francs. Le vétérinaire monta à centsoixante-dix ; le paysan descendit à deux centquatre-vingts. Mais, arrivées à ce point, les choses necontinuèrent pas ainsi, ce qui nous avait donnébonne espérance. Au lieu d’offrir, le vétérinairecommença à examiner la vache en détail : elleavait les jambes trop faibles, le cou trop court, lescornes trop longues ; elle manquait de poumons,la mamelle n’était pas bien conformée. Le paysan répondit que, puisque nous nous yconnaissions si bien, il nous donnerait sa vachepour deux cent cinquante francs, afin qu’elle fûten bonnes mains. 517
Là-dessus la peur nous prit, nous imaginanttous deux que c’était une mauvaise vache. « Allons en voir d’autres », dis-je. Sur ce mot le paysan, faisant un effort,diminua de nouveau de dix francs. Enfin, de diminution en diminution, il arriva àdeux cent dix francs, mais il y resta. D’un coup de coude le vétérinaire nous avaitfait comprendre que tout ce qu’il disait n’était passérieux et que la vache, loin d’être mauvaise, étaitexcellente ; mais deux cent dix francs, c’était unegrosse somme pour nous. Pendant ce temps Mattia, tournant par-derrièrela vache, lui avait arraché un long poil à la queue,et la vache lui avait détaché un coup de pied. Cela me décida. « Va pour deux cent dix francs », dis-je,croyant tout fini. « Vous avez apporté un licou ? me dit lepaysan ; je vends la vache, je ne vends pas sonlicou. » 518
Cependant, comme nous étions amis, il voulaitbien me céder ce licou pour trente sous, ce n’étaitpas cher. Il nous fallait un licou pour conduire notrevache ; j’abandonnai les trente sous, calculantqu’il nous en resterait encore vingt. « Où donc est votre longe ? demanda lepaysan ; je vous ai vendu le licou, je ne vous aipas vendu la longe. » La longe nous coûta vingt sous, nos vingtderniers sous. Et lorsqu’ils furent payés, la vache nous futenfin livrée avec son licou et sa longe. Nous avions une vache, mais nous n’avionsplus un sou, pas un seul pour sa nourriture et pournous nourrir nous-mêmes. « Nous allons travailler, dit Mattia, les caféssont pleins de monde ; en nous divisant nouspouvons jouer dans tous, nous aurons une bonnerecette ce soir. » Et, après avoir conduit notre vache dansl’écurie de notre auberge où nous l’attachâmes 519
avec plusieurs nœuds, nous nous mîmes àtravailler chacun de notre côté, et, le soir, quandnous fîmes le compte de notre recette, je trouvaique celle de Mattia était de quatre francscinquante centimes et la mienne de trois francs. Avec sept francs cinquante centimes nousétions riches. Mais la joie d’avoir gagné ces sept francscinquante était bien petite, comparée à la joie quenous éprouvions d’en avoir dépensé deux centquatorze. Nous décidâmes la fille de cuisine à trairenotre vache, et nous soupâmes avec son lait :jamais nous n’en avions bu d’aussi bon ; Mattiadéclara qu’il était sucré et qu’il sentait la fleurd’oranger, comme celui qu’il avait bu à l’hôpital,mais bien meilleur. Et dans notre enthousiasme nous allâmesembrasser notre vache sur son mufle noir ; sansdoute elle fut sensible à cette caresse, car ellenous lécha la figure de sa langue rude. « Tu sais qu’elle embrasse », s’écria Mattia 520
ravi. Pour comprendre le bonheur que nouséprouvions à embrasser notre vache et à êtreembrassés par elle, il faut se rappeler que niMattia ni moi nous n’étions gâtés par lesembrassades ; notre sort n’était pas celui desenfants choyés, qui ont à se défendre contre lescaresses de leurs mères, et tous deux cependantnous aurions bien aimé à nous faire caresser. Le lendemain matin nous étions levés avec lesoleil, et tout de suite nous nous mettions en routepour Chavanon. Mon intention, pour ne pas fatiguer notrevache, et aussi pour ne pas arriver trop tard àChavanon, était d’aller coucher dans le village oùj’avais passé ma première nuit de voyage avecVitalis, dans ce lit de fougère où le bon Capi,voyant mon chagrin, était venu s’allonger près demoi et avait mis sa patte dans ma main pour medire qu’il serait mon ami. De là nous partirions lelendemain matin pour arriver de bonne heurechez mère Barberin. Mais le sort, qui jusque-là nous avait été si 521
favorable, se mit contre nous et changea nosdispositions. Nous avions décidé de partager notre journéede marche en deux parts, et de la couper par notredéjeuner, surtout par le déjeuner de notre vache,qui consisterait en herbe des fossés de la routequ’elle paîtrait. Vers dix heures, ayant trouvé un endroit oùl’herbe était verte et épaisse, nous mîmes les sacsà bas, et nous fîmes descendre notre vache dansle fossé. Tout d’abord je voulus la tenir par la longe,mais elle se montra si tranquille, et surtout siappliquée à paître, que bientôt je lui entortillai lalonge autour des cornes, et m’assis près d’ellepour manger mon pain. Naturellement nous eûmes fini de manger bienavant elle. Alors, après l’avoir admirée pendantassez longtemps, ne sachant plus que faire, nousnous mîmes à jouer aux billes, Mattia et moi, caril ne faut pas croire que nous étions deux petitsbonshommes graves et sérieux, ne pensant qu’àgagner de l’argent. 522
Nous eûmes fini de jouer avant que la vacheeût fini de paître, et, quand elle nous vit venir àelle, elle se mit à tondre l’herbe à grands coupsde langue, comme pour nous dire qu’elle avaitencore faim. « Attendons un peu, dit Mattia. – Tu ne sais donc pas qu’une vache mangetoute la journée ? – Un tout petit peu. » Tout en attendant, nous reprîmes nos sacs etnos instruments. « Si je lui jouais un petit air de cornet àpiston ? dit Mattia qui restait difficilement enrepos ; nous avions une vache dans le cirqueGassot, et elle aimait la musique. » Et sans en demander davantage, Mattia se mità jouer une fanfare de parade. Aux premières notes, notre vache leva la tête ;puis tout à coup, avant que j’eusse pu me jeter àses cornes pour prendre sa longe, elle partit augalop. Et aussitôt nous partîmes après elle, galopant 523
aussi de toutes nos forces en l’appelant. Je criai àCapi de l’arrêter, mais on ne peut pas avoir tousles talents : un chien de conducteur de bestiauxeût sauté au nez de notre vache ; Capi, qui étaitun savant, lui sauta aux jambes. C’était deux kilomètres environ avantd’arriver à un gros village que nous nous étionsarrêtés pour manger, et c’était vers ce village quenotre vache galopait. Elle entra dans ce villagenaturellement avant nous, et, comme la route étaitdroite, nous pûmes voir, malgré la distance, quedes gens lui barraient le passage et s’emparaientd’elle. À mesure que nous avancions, le nombre desgens augmentait autour de notre vache, et, quandnous arrivâmes enfin près d’elle, il y avait là unevingtaine d’hommes, de femmes ou d’enfants,qui discutaient en nous regardant venir. Je m’étais imaginé que je n’avais qu’àréclamer ma vache ; mais, au lieu de me ladonner, on nous entoura et l’on nous posaquestion sur question : D’où venions-nous ? puis,où avions-nous eu cette vache ? 524
Nos réponses étaient aussi simples quefaciles ; cependant elles ne persuadèrent pas cesgens, et deux ou trois voix s’élevèrent pour direque nous avions volé cette vache qui nous avaitéchappé, et qu’il fallait nous mettre en prison enattendant que l’affaire s’éclaircît. L’horrible frayeur que le mot de prisonm’inspirait me troubla et nous perdit : je pâlis, jebalbutiai, et, comme notre course avait rendu marespiration haletante, je fus incapable de medéfendre. Sur ces entrefaites, un gendarme arriva ; enquelques mots on lui conta notre affaire, et,comme elle ne lui parut pas nette, il déclara qu’ilallait mettre notre vache en fourrière et nous enprison ; on verrait plus tard. Je voulus protester, Mattia voulut parler, legendarme nous imposa durement silence ; alors,me rappelant la scène de Vitalis avec l’agent depolice de Toulouse, je dis à Mattia de se taire etde suivre M. le gendarme. Tout le village nous fit cortège jusqu’à lamairie où se trouvait la prison ; on nous entourait, 525
on nous pressait, on nous poussait, on nousbourrait, on nous injuriait, et je crois bien quesans le gendarme, qui nous protégeait, on nousaurait lapidés comme si nous étions de grandscoupables, des assassins ou des incendiaires. Etcependant nous n’avions commis aucun crime.Mais les foules sont souvent ainsi ; elles s’enrapportent aux premières apparences et setournent contre les malheureux, sans savoir cequ’ils ont fait, s’ils sont coupables ou innocents. Nous étions en prison. Pour combien detemps ? Comme je me posais cette question, Mattiavint se mettre devant moi et, baissant la tête : « Cogne, dit-il, cogne sur la tête, tu nefrapperas jamais assez fort pour ma bêtise. – Tu as fait la bêtise, et j’ai laissé la faire, j’aiété aussi bête que toi. – J’aimerais mieux que tu cognes, j’auraismoins de chagrin... notre pauvre vache, la vachedu prince ! » Et il se mit à pleurer. 526
Alors ce fut à moi de le consoler en luiexpliquant que notre position n’était pas biengrave ; nous n’avions rien fait, et il ne nous seraitpas difficile de prouver que nous avions acheténotre vache ; le bon vétérinaire d’Ussel seraitnotre témoin. « Et si l’on nous accuse d’avoir volé l’argentavec lequel nous avons payé notre vache,comment prouverons-nous que nous l’avonsgagné ? » Mattia avait raison. « Et puis, dit Mattia en continuant de pleurer,quand nous sortirions de cette prison, quand onnous rendrait notre vache, est-il certain que noustrouverons mère Barberin ? – Pourquoi ne la trouverions-nous pas ? – Depuis le temps que tu l’as quittée, elle a pumourir. » Je fus frappé au cœur par cette crainte. C’étaitvrai que mère Barberin avait pu mourir, car, bienque n’étant pas d’un âge où l’on admetfacilement l’idée de la mort, je savais par 527
expérience qu’on peut perdre ceux qu’on aime ;n’avais-je pas perdu Vitalis ? Comment cette idéene m’était-elle pas venue déjà ? « Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ?demandai-je. – Parce que, quand je suis heureux, je n’ai quedes idées gaies dans ma tête stupide, tandis que,quand je suis malheureux, je n’ai que des idéestristes. Et j’étais si heureux à la pensée d’offrir tavache à ta mère Barberin que je ne voyais que lecontentement de mère Barberin, je ne voyais quele nôtre et j’étais ébloui, comme grisé. » Assurément c’était l’influence de la prison quinous inspirait ces tristes pensées, c’étaient les crisde la foule, c’était le gendarme, c’était le bruit dela serrure et des verrous quand on avait fermé laporte sur nous. J’essayai cependant de réconforter Mattia enlui expliquant qu’on allait venir nous interroger. « Eh bien, que dirons-nous ? – La vérité. – Alors on va te remettre entre les mains de 528
Barberin, ou bien, si mère Barberin est seule chezelle, on va l’interroger aussi pour savoir si nousne mentons pas : nous ne pourrons donc plus luifaire notre surprise. » Enfin notre porte s’ouvrit avec un terrible bruitde ferraille, et nous vîmes entrer un vieuxmonsieur à cheveux blancs dont l’air ouvert etbon nous rendit tout de suite l’espérance. « Allons, coquins, levez-vous, dit le geôlier, etrépondez à M. le juge de paix. – C’est bien, c’est bien, dit le juge de paix enfaisant signe au geôlier de le laisser seul, je mecharge d’interroger celui-là – il me désigna dudoigt –, emmenez l’autre et gardez-le ; jel’interrogerai ensuite. » Je crus que dans ces conditions je devaisavertir Mattia de ce qu’il avait à répondre. « Comme moi, monsieur le juge de paix, dis-je, il vous racontera la vérité, toute la vérité. – C’est bien, c’est bien », interrompitvivement le juge de paix comme s’il voulait mecouper la parole. 529
Mattia sortit, mais avant il eut le temps de melancer un rapide coup d’œil pour me dire qu’ilm’avait compris. « On vous accuse d’avoir volé une vache »,me dit le juge de paix en me regardant dans lesdeux yeux. Je répondis que nous avions acheté cette vacheà la foire d’Ussel, et je nommai le vétérinaire quinous avait assistés dans cet achat. « Cela sera vérifié. – Je l’espère, car ce sera cette vérification quiprouvera notre innocence. – Et dans quelle intention avez-vous achetéune vache ? – Pour la conduire à Chavanon et l’offrir à lafemme qui a été ma nourrice, en reconnaissancede ses soins et en souvenir de mon affection pourelle. – Et comment se nomme cette femme ? – Mère Barberin. – Est-ce la femme d’un ouvrier maçon qui, il y 530
a quelques années, a été estropié à Paris ? – Oui, monsieur le juge de paix. – Cela aussi sera vérifié. » Mais je ne répondis pas à cette parole commeje l’avais fait pour le vétérinaire d’Ussel. Voyant mon embarras, le juge de paix mepressa de questions et je dus répondre que, s’ilinterrogeait mère Barberin, le but que nous nousétions proposé se trouvait manqué, il n’y avaitplus de surprise. Cependant, au milieu de mon embarras,j’éprouvais une vive satisfaction : puisque le jugede paix connaissait mère Barberin et qu’ils’informerait auprès d’elle de la vérité ou de lafausseté de mon récit, cela prouvait que mèreBarberin était toujours vivante. J’en éprouvai bientôt une plus grande encore ;au milieu de ces questions, le juge de paix me ditque Barberin était retourné à Paris depuis quelquetemps. Cela me rendit si joyeux que je trouvai desparoles persuasives pour le convaincre que la 531
déposition du vétérinaire devait suffire pourprouver que nous n’avions pas volé notre vache. « Et où avez-vous eu l’argent nécessaire pouracheter cette vache ? » C’était là la question qui avait si fort effrayéMattia quand il avait prévu qu’elle nous seraitadressée. « Nous l’avons gagné. – Où ? Comment ? » J’expliquai comment, depuis Paris jusqu’àVarses et depuis Varses jusqu’au Mont-Dore,nous l’avions gagné et amassé sou à sou. « Et qu’alliez-vous faire à Varses ? » Cette question m’obligea à un nouveau récit ;quand le juge de paix entendit que j’avais étéenseveli dans la mine de la Truyère, il m’arrêta,et d’une voix tout adoucie, presque amicale : « Lequel de vous deux est Rémi ? dit-il. – Moi, monsieur le juge de paix. – Qui le prouve ? Tu n’as pas de papiers, m’adit le gendarme. 532
– Non, monsieur le juge de paix. – Allons, raconte-moi comment est arrivée lacatastrophe de Varses. J’en ai lu le récit dans lesjournaux ; si tu n’es pas vraiment Rémi, tu ne metromperas pas. Je t’écoute, fais donc attention. » Le tutoiement du juge de paix m’avait donnédu courage ; je voyais bien qu’il ne nous était pashostile. Quand j’eus achevé mon récit, le juge de paixme regarda longuement avec des yeux doux etattendris. Je m’imaginais qu’il allait me dire qu’ilnous rendait la liberté, mais il n’en fut rien. Sansm’adresser la parole, il me laissa seul. Sans douteil allait interroger Mattia pour voir si nos deuxrécits s’accorderaient. Je restai assez longtemps livré à mesréflexions ; mais à la fin le juge de paix revintavec Mattia. « Je vais faire prendre des renseignements àUssel, dit-il, et si, comme je l’espère, ilsconfirment vos récits, demain on vous mettra enliberté. 533
– Et notre vache ? demanda Mattia. – On vous la rendra. – Ce n’est pas cela que je voulais dire,répliqua Mattia ; qui va lui donner à manger ? quiva la traire ? – Sois tranquille, gamin. » Mattia aussi était rassuré. « Si on trait notre vache, dit-il en souriant, est-ce qu’on ne pourrait pas nous donner le lait ? celaserait bien bon pour notre souper. » Aussitôt que le juge de paix fut parti,j’annonçai à Mattia les deux grandes nouvellesqui m’avaient fait oublier que nous étions enprison : mère Barberin vivante, et Barberin àParis. « La vache du prince fera son entréetriomphale », dit Mattia. Et dans sa joie il se mit à danser en chantant ;je lui pris les mains, entraîné par sa gaieté, etCapi, qui jusqu’alors était resté dans un coin,triste et inquiet, vint se placer au milieu de nousdebout sur ses deux pattes de derrière. Alors nous 534
nous livrâmes à une si belle danse que leconcierge effrayé vint voir si nous ne nousrévoltions pas. Il nous engagea à nous taire ; mais il ne nousadressa pas la parole brutalement commelorsqu’il était entré avec le juge de paix. Par là nous comprîmes que notre positionn’était pas mauvaise, et bientôt nous eûmes lapreuve que nous ne nous étions pas trompés, caril ne tarda pas à rentrer nous apportant unegrande terrine toute pleine de lait, – le lait denotre vache. Mais ce n’était pas tout ; avec laterrine, il nous donna un gros pain blanc et unmorceau de veau froid qui, nous dit-il, nous étaitenvoyé par M. le juge de paix. 535
IX Mère Barberin Notre nuit sur le lit de camp ne fut pasmauvaise ; nous en avions passé de moinsagréables à la belle étoile. « J’ai rêvé de l’entrée de la vache, me ditMattia. – Et moi aussi. » À huit heures du matin notre porte s’ouvrit, etnous vîmes entrer le juge de paix, suivi de notreami le vétérinaire, qui avait voulu venir lui-mêmenous mettre en liberté. Quant au juge de paix, sa sollicitude pourdeux prisonniers innocents ne se borna passeulement au dîner qu’il nous avait offert laveille : il me remit un beau papier timbré. « Vous avez été des fous, me dit-il 536
amicalement, de vous embarquer ainsi sur lesgrands chemins ; voici un passeport que je vousai fait délivrer par le maire, ce sera votresauvegarde désormais. Bon voyage, lesenfants ! » Et il nous donna une poignée de main ; quantau vétérinaire, il nous embrassa. Nous étions entrés misérablement dans cevillage ; nous en sortîmes triomphalement,menant notre vache par la longe et marchant latête haute. Les paysans qui se tenaient sur leursportes nous jetaient de bons regards. Nous ne tardâmes pas à atteindre le village oùj’avais couché avec Vitalis ; de là nous n’avionsplus qu’une grande lande à traverser pour arriverà la côte qui descend à Chavanon. « Tu sais que je t’ai promis des crêpes chezmère Barberin, mais, pour faire des crêpes, il fautdu beurre, de la farine et des œufs. – Cela doit être joliment bon. – Je crois bien que c’est bon, tu verras ; ça seroule et on s’en met plein la bouche ; mais il n’y 537
a peut-être pas de beurre ni de farine chez mèreBarberin, car elle n’est pas riche ; si nous lui enportions ? – C’est une fameuse idée. – Alors, tiens la vache, surtout ne la lâchepas ; je vais entrer chez cet épicier et acheter dubeurre et de la farine. Quant aux œufs, si la mèreBarberin n’en a pas, elle en empruntera, car nouspourrions les casser en route. » J’aurais voulu ne pas presser notre vache ;mais j’avais si grande hâte d’arriver que malgrémoi j’allongeais le pas. Encore dix kilomètres, encore huit, encoresix ; chose curieuse, la route me paraissait pluslongue, en me rapprochant de mère Barberin, quele jour où je m’étais éloigné d’elle, et cependant,ce jour-là, il tombait une pluie froide dont j’avaisgardé le souvenir. Mais j’étais tout ému, tout fiévreux, et àchaque instant je regardais l’heure à ma montre. « N’est-ce pas un beau pays ? disais-je àMattia. 538
– Ce ne sont pas les arbres qui gênent la vue. – Quand nous descendrons la côte versChavanon, tu en verras des arbres, et des beaux,des chênes, des châtaigniers ! – Avec des châtaignes ? – Parbleu ! Et puis, dans la cour de mèreBarberin il y a un poirier crochu sur lequel onjoue au cheval, qui donne des poires grossescomme ça, et bonnes ; tu verras. » En parlant ainsi et en marchant toujours àgrands pas, nous étions arrivés au haut de lacolline où commence la côte qui, par plusieurslacets, conduit à Chavanon, en passant devant lamaison de mère Barberin. Encore quelques pas, et nous touchions àl’endroit où j’avais demandé à Vitalis lapermission de m’asseoir sur le parapet pourregarder la maison de mère Barberin, que jepensais ne jamais revoir. « Prends la longe », dis-je à Mattia. Et d’un bond je sautai sur le parapet ; rienn’avait changé dans notre vallée ; elle avait 539
toujours le même aspect ; entre ses deux bouquetsd’arbres, j’aperçus le toit de la maison de mèreBarberin. À ce moment, un petit flocon de fumée jaunes’éleva au-dessus de la cheminée, et, comme levent ne soufflait pas, elle monta droit dans l’air lelong du flanc de la colline. « Mère Barberin est chez elle », dis-je. Une légère brise passa dans les arbres, et,abattant la colonne de fumée, elle nous la jetadans le visage : cette fumée sentait les feuilles dechêne. Alors tout à coup je sentis les larmes m’emplirles yeux et, sautant à bas du parapet, j’embrassaiMattia. Capi se jeta sur moi, et, le prenant dansmes bras, je l’embrassai aussi. Mattia, lui, allaembrasser la vache sur le front. « Descendons vite, dis-je. – Si mère Barberin est chez elle, commentallons-nous arranger notre surprise ? demandaMattia. – Tu vas entrer seul ; tu diras que tu lui 540
amènes une vache de la part du prince, et quandelle te demandera de quel prince il s’agit, jeparaîtrai. » Comme nous arrivions à l’un des coudes de laroute qui se trouvait juste au-dessus de la maisonde mère Barberin, nous vîmes une coiffe blancheapparaître dans la cour : c’était mère Barberin ;elle ouvrit la barrière et, sortant sur la route, ellese dirigea du côté du village. Nous nous étions arrêtés et je l’avais montréeà Mattia. « Elle s’en va, dit-il ; et notre surprise ? – Nous allons en inventer une autre. – Laquelle ? – Je ne sais pas. – Si tu l’appelais ? » La tentation fut vive, cependant j’y résistai ; jem’étais pendant plusieurs mois fait la fête d’unesurprise, je ne pouvais pas y renoncer ainsi tout àcoup. Nous ne tardâmes pas à arriver devant la 541
barrière de mon ancienne maison, et nousentrâmes comme j’entrais autrefois. Connaissant bien les habitudes de mèreBarberin, je savais que la porte ne serait ferméequ’à la clenche et que nous pourrions entrer dansla maison ; mais avant tout il fallait mettre notrevache à l’étable. J’allai donc voir dans quel étatétait cette étable, et je la trouvai telle qu’elle étaitautrefois, encombrée seulement de fagots.J’appelai Mattia, et, après avoir attaché notrevache devant l’auge, nous nous occupâmes àentasser vivement ces fagots dans un coin, ce quine fut pas long, car elle n’était pas bienabondante la provision de bois de mère Barberin. « Maintenant, dis-je à Mattia, nous allonsentrer dans la maison ; je m’installerai au coin dufeu pour que mère Barberin me trouve là. Commela barrière grincera lorsqu’elle la poussera pourrentrer, tu auras le temps de te cacher derrière lelit avec Capi, et elle ne verra que moi ; crois-tuqu’elle sera surprise ! » Les choses s’arrangèrent ainsi. Nous entrâmesdans la maison, et j’allai m’asseoir dans la 542
cheminée, à la place où j’avais passé tant desoirées d’hiver. Comme je ne pouvais pas coupermes longs cheveux, je les cachai sous le col dema veste, et, me pelotonnant, je me fis tout petitpour ressembler autant que possible au Rémi, aupetit Rémi de mère Barberin. De ma place je voyais la barrière, et il n’yavait pas à craindre que mère Barberin nousarrivât sur le dos à l’improviste. Ainsi installé, je pus regarder autour de moi. Ilme sembla que j’avais quitté la maison la veilleseulement : rien n’était changé, tout était à lamême place ; et le papier avec lequel un carreaucassé par moi avait été raccommodé n’avait pasété remplacé, bien que terriblement enfumé etjauni. Si j’avais osé quitter ma place, j’aurais euplaisir à voir de près chaque objet ; mais, commemère Barberin pouvait survenir d’un moment àl’autre, il me fallait rester en observation. Tout à coup j’aperçus une coiffe blanche ; enmême temps la hart qui soutenait la barrièrecraqua. 543
« Cache-toi vite », dis-je à Mattia. Je me fis de plus en plus petit. La porte s’ouvrit : du seuil mère Barberinm’aperçut. « Qui est là ? » dit-elle. Je la regardai sans répondre, et de son côté elleme regarda aussi. Tout à coup ses mains furent agitées par untremblement. « Mon Dieu, murmura-t-elle, mon Dieu, est-cepossible, Rémi ! » Je me levai et, courant à elle, je la pris dansmes bras. « Maman ! – Mon garçon, c’est mon garçon ! » Il nous fallut plusieurs minutes pour nousremettre et pour nous essuyer les yeux. « Bien sûr, dit-elle, que, si je n’avais pastoujours pensé à toi, je ne t’aurais pas reconnu ;es-tu changé, grandi, forci ! » 544
Un reniflement étouffé me rappela que Mattiaétait caché derrière le lit, je l’appelai ; il se releva. « Celui-là, c’est Mattia, dis-je, mon frère. – Ah ! tu as donc retrouvé tes parents ? s’écriamère Barberin. – Non, je veux dire que c’est mon camarade,mon ami, et voilà Capi, mon camarade aussi etmon ami ; salue la mère de ton maître, Capi ! » Capi se dressa sur ses deux pattes de derrière,et, ayant mis une de ses pattes de devant sur soncœur, il s’inclina gravement, ce qui fit beaucouprire mère Barberin et sécha ses larmes. Mattia, qui n’avait pas les mêmes raisons quemoi pour s’oublier, me fit signe pour me rappelernotre surprise. « Si tu voulais, dis-je à mère Barberin, nousirions un peu dans la cour ; c’est pour voir lepoirier crochu dont j’ai souvent parlé à Mattia. – Nous pouvons aussi aller voir ton jardin, carje l’ai gardé tel que tu l’avais arrangé, pour que tule retrouves quand tu reviendrais, car j’ai toujourscru et contre tous que tu reviendrais. » 545
Le moment était venu. « Et l’étable à vache, dis-je, a-t-elle changédepuis le départ de la pauvre Roussette, qui étaitcomme moi et qui ne voulait pas s’en aller ? – Non, bien sûr, j’y mets mes fagots. » Comme nous étions justement devant l’étable,mère Barberin en poussa la porte, etinstantanément notre vache, qui avait faim et quicroyait sans doute qu’on lui apportait à manger,se mit à beugler. « Une vache, une vache dans l’étable ! »s’écria mère Barberin. Alors, n’y tenant plus, Mattia et moi, nouséclatâmes de rire. Mère Barberin nous regarda bien étonnée ;mais c’était une chose si invraisemblable quel’installation de cette vache dans l’étable, que,malgré nos rires, elle ne comprit pas. « Je n’ai pas voulu revenir les mains videschez mère Barberin, qui a été si bonne pour sonpetit Rémi, l’enfant abandonné ; alors, encherchant ce qui pourrait être le plus utile, j’ai 546
pensé que ce serait une vache pour remplacer laRoussette, et à la foire d’Ussel nous avons achetécelle-là avec l’argent que nous avons gagné,Mattia et moi. – Oh ! le bon enfant, le cher garçon ! » s’écriamère Barberin en m’embrassant. Puis nous entrâmes dans l’étable pour quemère Barberin pût examiner notre vache, quimaintenant était sa vache. À chaque découverteque mère Barberin faisait, elle poussait desexclamations de contentement et d’admiration. « Quelle belle vache ! » Tout à coup elle s’arrêta et me regardant : « Ah çà ! tu es donc devenu riche ? – Je crois bien, dit Mattia en riant, il nous restecinquante-huit sous. » Et mère Barberin répéta son refrain, mais avecune variante : « Les bons garçons ! » Cela me fut une douce joie de voir qu’ellepensait à Mattia, et qu’elle nous réunissait dans 547
son cœur. Pendant ce temps, notre vache continuait demeugler. « Elle demande qu’on veuille bien la traire »,dit Mattia. Sans en écouter davantage je courus à lamaison chercher le seau de fer-blanc bien récuré,dans lequel on trayait autrefois la Roussette etque j’avais vu accroché à sa place ordinaire, bienque depuis longtemps il n’y eût plus de vache àl’étable chez mère Barberin. En revenant jel’emplis d’eau, afin qu’on pût laver la mamellede notre vache, qui était pleine de poussière. Quelle satisfaction pour mère Barberin quandelle vit son seau aux trois quarts rempli d’un beaulait mousseux ! « Je crois qu’elle donnera plus de lait que laRoussette », dit-elle. La vache traite, on la lâcha dans la cour pourqu’elle pût paître, et nous rentrâmes à la maisonoù, en venant chercher le seau, j’avais préparé surla table, en belle place, notre beurre et notre 548
farine. Quand mère Barberin aperçut cette nouvellesurprise, elle recommença ses exclamations ;mais je crus que la franchise m’obligeait à lesinterrompre : « Celle-là, dis-je, est pour nous au moinsautant que pour toi ; nous mourons de faim etnous avons envie de manger des crêpes. Terappelles-tu comment nous avons été interrompusle dernier mardi-gras que j’ai passé ici, etcomment le beurre que tu avais emprunté pourme faire des crêpes a servi à fricasser des oignonsdans la poêle ? cette fois-ci, nous ne serons pasdérangés. – Tu sais donc que Barberin est à Paris !demanda mère Barberin. – Oui. – Et sais-tu aussi ce qu’il est allé faire à Paris ? – Non. – Cela a de l’intérêt pour toi. – Pour moi ? » dis-je effrayé. 549
Mais, avant de répondre, mère Barberinregarda Mattia comme si elle n’osait parlerdevant lui. « Oh ! tu peux parler devant Mattia, dis-je, jet’ai expliqué qu’il était un frère pour moi, tout cequi m’intéresse l’intéresse aussi. – C’est que cela est assez long à expliquer »,dit-elle. Je vis qu’elle avait de la répugnance à parler,et, ne voulant pas la presser devant Mattia depeur qu’elle refusât, ce qui, me semblait-il, devaitpeiner celui-ci, je décidai d’attendre pour savoirce que Barberin était allé faire à Paris. Quand Mattia fut sorti, j’interrogeai mèreBarberin. « Maintenant que nous sommes seuls, mediras-tu en quoi le voyage de Barberin à Paris estintéressant pour moi ? – Bien sûr, mon enfant, et avec plaisirencore. » Avec plaisir ! Je fus stupéfait. Avant de continuer, mère Barberin regarda du 550
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