Après quelques minutes d’entretien, ilabandonna l’anglais pour le français, qu’il parlaitavec facilité et presque sans accent. « Vous vous portez bien ? me demanda legentleman. – Oui, monsieur. – Vous n’avez jamais été malade ? – J’ai eu une fluxion de poitrine. – Ah ! ah ! et comment cela ? – Pour avoir couché une nuit dans la neige parun froid terrible ; mon maître, qui était avec moi,est mort de froid ; moi j’ai gagné cette fluxion depoitrine. – Il y a longtemps ? – Trois ans. – Et depuis, vous ne vous êtes pas ressenti decette maladie ? – Non. » Sans rien me dire, il reprit sa conversation enanglais avec mon père, puis, après quelquesminutes, ils sortirent tous les deux, non par la 651
porte de la rue, mais par celle de la remise. Au bout d’un certain temps, mon père rentra ;il me dit qu’ayant à sortir, il ne m’emploierait pascomme il en avait eu l’intention, et que j’étaislibre d’aller me promener, si j’en avais envie. Comme il pleuvait, j’entrai dans notre voiturepour y prendre ma peau de mouton. Quelle fut masurprise de trouver là Mattia ! J’allais lui adresserla parole ; il mit sa main sur ma bouche, puis àvoix basse : « Sais-tu quel est le monsieur qui était avecton père tout à l’heure ? me dit-il : M. JamesMilligan, l’oncle de ton ami Arthur. « Comme je m’ennuyais à me promener toutseul dans ces tristes rues, par ce triste dimanche,je suis rentré pour dormir et je me suis couché surmon lit, mais je n’ai pas dormi. Ton père,accompagné d’un gentleman, est entré dans laremise, et j’ai entendu leur conversation sansl’écouter : “Solide comme un roc, a dit legentleman ; dix autres seraient morts, il en estquitte pour une fluxion de poitrine !” Alors,croyant qu’il s’agissait de toi, j’ai écouté, mais la 652
conversation a changé tout de suite de sujet.“Comment va votre neveu ? demanda ton père. –Mieux, il en échappera encore cette fois ; il y atrois mois, tous les médecins le condamnaient ; sachère mère l’a encore sauvé par ses soins. Ah !c’est une bonne mère que Mme Milligan.” Tupenses si à ce nom j’ai prêté l’oreille. “Alors, sivotre neveu va mieux, continua mon père, toutesvos précautions sont inutiles ? – Pour le momentpeut-être, répondit le monsieur, mais je ne veuxpas admettre qu’Arthur vive, ce serait un miracle,et les miracles ne sont plus de ce monde ; il fautqu’au jour de sa mort je sois à l’abri de toutretour et que l’unique héritier soit moi, JamesMilligan. – Soyez tranquille, dit ton père, celasera ainsi, je vous en réponds. – Je compte survous”, dit le gentleman. Et il ajouta quelquesmots que je n’ai pas bien compris et que jetraduis à peu près, bien qu’ils paraissent ne pasavoir de sens : “À ce moment nous verrons ceque nous aurons à en faire.” Et il est sorti. » Ma première idée, en écoutant ce récit, fut derentrer pour demander à mon père l’adresse deM. Milligan, afin d’avoir des nouvelles d’Arthur 653
et de sa mère ; mais je compris presque aussitôtque c’était folie. Ce n’était point à un homme quiattendait avec impatience la mort de son neveuqu’il fallait demander des nouvelles de ce neveu.Et puis, d’un autre côté, n’était-il pas imprudentd’avertir M. Milligan qu’on l’avait entendu ? Arthur était vivant. Il allait mieux. Pour lemoment il y avait assez de joie pour moi danscette bonne nouvelle. 654
XVII Les nuits de Noël Nous ne parlions plus que d’Arthur, de MmeMilligan et de M. James Milligan. Où étaient Arthur et sa mère ? Où pourrions-nous bien les chercher, les retrouver ? Les visites de M. J. Milligan nous avaientinspiré une idée et suggéré un plan dont le succèsnous paraissait assuré : puisque M. J. Milliganétait venu une fois cour du Lion-Rouge, il était àpeu près certain qu’il y reviendrait une seconde,une troisième fois : n’avait-il pas des affairesavec mon père ? Alors, quand il partirait, Mattia,qu’il ne connaissait point, le suivrait ; on sauraitsa demeure ; on ferait causer ses domestiques, etpeut-être ces renseignements nous conduiraient-ils auprès d’Arthur. 655
Si nous avions dû attendre M. James Milligan,en sortant du matin au soir comme nous lefaisions depuis notre arrivée à Londres, cela n’eûtpas été bien intelligent ; mais le momentapprochait où, au lieu d’aller jouer dans les ruespendant la journée, nous irions pendant la nuit,car c’est aux heures du milieu de la nuit qu’ontlieu les waits, c’est-à-dire les concerts de Noël.Alors, restant à la maison pendant le jour, l’un denous ferait bonne garde, et nous arriverions biensans doute à surprendre l’oncle d’Arthur. Il n’y avait qu’à attendre, et nous attendîmes. Tout en attendant, nous continuâmes noscourses dans Londres, car nous n’étions pas deces musiciens privilégiés qui prennent possessiond’un quartier où ils ont un public à euxappartenant ; nous étions trop enfants, tropnouveaux venus, pour nous établir ainsi enmaîtres, et nous devions céder la place à ceux quisavaient faire valoir leurs droits de propriété pardes arguments auxquels nous n’étions pas deforce à résister. De même nous n’étions pas de force contre les 656
bandes de musiciens nègres qui courent les rueset que les Anglais appellent des nigger-melodits.Ces faux nègres, qui s’accoutrent grotesquementavec des habits à queue de morue et d’immensescols dans lesquels leur tête est enveloppéecomme un bouquet dans une feuille de papier,étaient notre terreur. Un jour que nous étions ainsi leursspectateurs, je vis un d’entre eux et le plusextravagant faire des signes à Mattia ; je crus toutd’abord que c’était pour se moquer de nous etamuser le public par quelque scène grotesquedont nous serions les victimes, lorsque, à magrande surprise, Mattia lui répondit amicalement. « Tu le connais donc ? lui demandai-je. – C’est Bob. – Qui ça, Bob ? – Mon ami Bob du cirque Gassot, un des deuxclowns dont je t’ai parlé, et celui surtout à qui jedois d’avoir appris ce que je sais d’anglais. – Tu ne l’avais pas reconnu ? – Parbleu ! chez Gassot il se mettait la tête 657
dans la farine et ici il se la met dans le cirage. » Lorsque la représentation des nigger-meloditsfut terminée, Bob vint à nous, et, à la façon dontil aborda Mattia, je vis combien mon camaradesavait se faire aimer. Un frère n’eût pas eu plusde joie dans les yeux ni dans l’accent que cetancien clown, « qui, par suite de la dureté destemps, nous dit-il, avait été obligé de se faireitinerant-musician ». Mais il fallut bien vite seséparer, lui pour suivre sa bande, nous pour allerdans un quartier où il n’irait pas ; et les deux amisremirent au dimanche suivant le plaisir de seraconter ce que chacun avait fait, depuis qu’ilss’étaient séparés. Par amitié pour Mattia sansdoute, Bob voulut bien me témoigner de lasympathie, et bientôt nous eûmes un ami qui, parson expérience et ses conseils, nous rendit la viede Londres beaucoup plus facile qu’elle ne l’avaitété pour nous jusqu’à ce moment. Il prit aussiCapi en grande amitié, et souvent il nous disaitavec envie que, s’il avait un chien comme celui-là, sa fortune serait bien vite faite. Plus d’une foisaussi il nous proposa de nous associer tous lestrois, c’est-à-dire tous les quatre, lui, Mattia, Capi 658
et moi ; mais, si je ne voulais pas quitter mafamille pour retourner en France voir Lise et mesanciens amis, je le voulais bien moins encorepour suivre Bob à travers l’Angleterre. Ce fut ainsi que nous gagnâmes les approchesde Noël ; alors, au lieu de partir de la cour duLion-Rouge le matin, nous nous mettions enroute tous les soirs vers huit ou neuf heures, etnous gagnions les quartiers que nous avionschoisis. Après les fêtes de Noël, il fallut sortir dans lajournée, et nos chances de voir M. JamesMilligan diminuèrent beaucoup. Nous n’avionsguère plus d’espérance que dans le dimanche :aussi restâmes-nous bien souvent à la maison, aulieu d’aller nous promener en cette journée deliberté, qui aurait pu être une journée derécréation. Nous attendions. Sans dire ce qui nous préoccupait, Mattias’était ouvert à son ami Bob et lui avait demandés’il n’y avait pas des moyens pour trouverl’adresse d’une dame Milligan, qui avait un fils 659
paralysé, ou même tout simplement celle de M.James Milligan. Mais Bob avait répondu qu’ilfaudrait savoir quelle était cette dame Milligan etaussi quelle était la profession ou la positionsociale de M. James Milligan, attendu que cenom de Milligan était porté par un certain nombrede personnes à Londres et un plus grand nombreencore en Angleterre. Nous n’avions pas pensé à cela. Pour nous iln’y avait qu’une Mme Milligan, qui était la mèred’Arthur, et qu’un M. James Milligan, qui étaitl’oncle d’Arthur. Alors Mattia recommença à me dire que nousdevions retourner en France, et nos discussionsreprirent de plus belle. « J’ai peur, continuait Mattia, allons-nous-en ;tu verras qu’il nous arrivera quelque catastrophe,allons-nous-en. » Mais, bien que les dispositions de ma famillen’eussent pas changé à mon égard, bien que mongrand-père continuât à cracher furieusement demon côté, bien que mon père ne m’adressât quequelques mots de commandement, bien que ma 660
mère n’eût jamais eu un regard pour moi, bienque mes frères fussent inépuisables à inventer demauvais tours pour me nuire, bien qu’Annie metémoignât son aversion dans toutes les occasions,bien que Kate n’eût d’affection que pour lessucreries que je lui rapportais, je ne pouvais medécider à suivre le conseil de Mattia, pas plus queje ne pouvais le croire lorsqu’il affirmait que jen’étais pas le « fils de master Driscoll ». Douter,oui, je le pouvais, je ne le pouvais que trop ; maiscroire fermement que j’étais ou n’étais pas unDriscoll, je ne le pouvais point. Le temps s’écoula lentement, bien lentement ;mais enfin les jours s’ajoutèrent aux jours, lessemaines aux semaines, et le moment arriva où lafamille devait quitter Londres pour parcourirl’Angleterre. Les deux voitures avaient été repeintes, et onles avait chargées de toutes les marchandisesqu’elles pouvaient contenir, et qu’on vendraitpendant la belle saison. Que de choses et comme il était merveilleuxqu’on pût les entasser dans ces voitures : des 661
étoffes, des tricots, des bonnets, des fichus, desmouchoirs, des bas, des caleçons, des gilets, desboutons, du fil, du coton, de la laine à coudre, dela laine à tricoter, des aiguilles, des ciseaux, desrasoirs, des boucles d’oreilles, des bagues, dessavons, des pommades, du cirage, des pierres àrepasser, des poudres pour les maladies deschevaux et des chiens, des essences pourdétacher, des eaux contre le mal des dents, desdrogues pour faire pousser les cheveux, d’autrespour les teindre ! Mon père, ayant trouvé que nous gagnions debonnes journées avec notre violon et notre harpe,décida que nous partirions avec lui, mais quenous resterions musiciens, et il nous signifia savolonté la veille de notre départ. Le jour même de notre départ, je vis commentse faisait la vente de ces marchandises qui avaientcoûté si peu cher : nous étions arrivés dans ungros village, et les voitures avaient été rangéessur la grande place ; on avait abaissé un descôtés, formés de plusieurs panneaux, et toutl’étalage s’était présenté à la curiosité des 662
acheteurs. « Voyez les prix ! voyez les prix ! criait monpère ; vous n’en trouverez nulle part de pareils ;comme je ne paie jamais mes marchandises, celame permet de les vendre bon marché ; je ne lesvends pas, je les donne ; voyez les prix ! voyezles prix ! » Et j’entendais des gens qui avaient regardé cesprix dire en s’en allant : « Il faut que ce soient là des marchandisesvolées. – Il le dit lui-même. » S’ils avaient jeté les yeux de mon côté, larougeur de mon front leur aurait appris combienétaient fondées leurs suppositions. S’ils ne virent point cette rougeur, Mattia laremarqua, lui, et le soir il m’en parla, bien qued’ordinaire il évitât d’aborder franchement cesujet. « Pourras-tu toujours supporter cette honte ?me dit-il. – Ne me parle pas de cela, si tu ne veux pas 663
me rendre cette honte plus cruelle encore. – Ce n’est pas cela que je veux. Je veux quenous retournions en France. Je t’ai toujours ditqu’il arriverait une catastrophe ; je te le disencore, et je sens qu’elle ne tardera pas.Comprends donc qu’il y aura des gens de policequi, un jour ou l’autre, voudront savoir commentmaster Driscoll vend ses marchandises à si basprix : alors qu’arrivera-t-il ? – Mattia, je t’en prie... – Puisque tu ne veux pas voir, il faut bien queje voie pour toi ; il arrivera qu’on nous arrêteratous, même toi, même moi, qui n’avons rien fait.Comment prouver que nous n’avons rien fait ?Comment nous défendre ? N’est-il pas vrai quenous mangeons le pain payé avec l’argent de cesmarchandises ? » Cette idée ne s’était jamais présentée à monesprit ; elle me frappa comme un coup demarteau qu’on m’aurait assené sur la tête. Jamais les paroles, les raisonnements, lesprières de Mattia ne m’avaient si profondément 664
troublé, et, quand je me les rappelais, je me disaisque l’irrésolution dans laquelle je me débattaisétait lâche et que je devais prendre un parti en medécidant enfin à savoir ce que je voulais. Les circonstances firent ce que de moi-mêmeje n’osais faire. Il y avait plusieurs semaines déjà que nousavions quitté Londres, et nous étions arrivés dansune ville aux environs de laquelle devaient avoirlieu des courses. En Angleterre les courses dechevaux ne sont pas ce qu’elles sont en France,un simple amusement pour les gens riches quiviennent voir lutter trois ou quatre chevaux, semontrer eux-mêmes, et risquer en paris quelqueslouis : elles sont une fête populaire pour lacontrée, et ce ne sont point les chevaux seuls quidonnent le spectacle : sur la lande ou sur lesdunes qui servent d’hippodrome arriventquelquefois plusieurs jours à l’avance dessaltimbanques, des bohémiens, des marchandsambulants qui tiennent là une sorte de foire : nousnous étions hâtés pour prendre notre place danscette foire, nous comme musiciens, la famille 665
Driscoll comme marchands. Mais, au lieu de venir sur le champ de courses,mon père s’était établi dans la ville même, oùsans doute il pensait faire de meilleures affaires. Arrivés de bonne heure et n’ayant pas àtravailler à l’étalage des marchandises, nousallâmes, Mattia et moi, voir le champ de coursesqui se trouvait situé à une assez courte distancede la ville, sur une bruyère. De nombreuses tentesétaient dressées, et de loin on apercevait çà et làdes petites colonnes de fumée qui marquaient laplace et les limites du champ de courses. Nous netardâmes point à déboucher par un chemin creuxsur la lande, aride et nue en temps ordinaire, maisoù ce soir-là on voyait des hangars en planchesdans lesquels s’étaient installés des cabarets etmême des hôtels, des baraques, des tentes, desvoitures ou simplement des bivouacs autourdesquels se pressaient des gens en haillonspittoresques. Comme nous passions devant un de ces feux,au-dessus duquel une marmite était suspendue,nous reconnûmes notre ami Bob. Il se montra 666
enchanté de nous voir. Il était venu aux coursesavec deux de ses camarades, pour donner desreprésentations d’exercices de force et d’adresse ;mais les musiciens sur qui ils comptaient leuravaient manqué de parole, de sorte que leurjournée du lendemain, au lieu d’être fructueusecomme ils l’avaient espéré, serait probablementdétestable. Si nous voulions, nous pouvions leurrendre un grand service : c’était de remplacer cesmusiciens, la recette serait partagée entre nouscinq ; il y aurait même une part pour Capi. Au coup d’œil que Mattia me lança, jecompris que ce serait faire plaisir à moncamarade d’accepter la proposition de Bob, et,comme nous étions libres de faire ce que bonnous semblait, à la seule condition de rapporterune bonne recette, je l’acceptai. Il fut donc convenu que, le lendemain, nousviendrions nous mettre à la disposition de Bob etde ses deux amis. Mais, en rentrant dans la ville, une difficultése présenta quand je fis part de cet arrangement àmon père. 667
« J’ai besoin de Capi demain, dit-il, vous nepourrez pas le prendre. » À ce mot, je me sentis mal rassuré ; voulait-onemployer Capi à quelque vilaine besogne ? maismon père dissipa tout de suite mesappréhensions : « Capi a l’oreille fine, dit-il, il entend tout etfait bonne garde ; il nous sera utile pour lesvoitures, car, au milieu de cette confusion degens, on pourrait bien nous voler. Vous irez doncseuls jouer avec Bob, et, si votre travail seprolonge tard dans la nuit, ce qui est probable,vous viendrez nous rejoindre à l’auberge du GrosChêne où nous coucherons, car mon intention estde partir d’ici à la nuit tombante. » Le lendemain matin, après avoir été promenerCapi, lui avoir donné à manger et l’avoir faitboire pour être bien sûr qu’il ne manquerait derien, je l’attachai moi-même à l’essieu de lavoiture qu’il devait garder, et nous gagnâmes lechamp de courses, Mattia et moi. Aussitôt arrivés, nous nous mîmes à jouer, etcela dura sans repos jusqu’au soir ; j’avais le bout 668
des doigts douloureux comme s’ils étaient piquéspar des milliers d’épines, et Mattia avait tantsoufflé dans son cornet à piston qu’il ne pouvaitplus respirer. Cependant il fallait jouer toujours ;Bob et ses camarades ne se lassant point de faireleurs tours, de notre côté, nous ne pouvions pasnous lasser plus qu’eux. Quand vint le soir, jecrus que nous allions nous reposer ; mais nousabandonnâmes notre tente pour un grand cabareten planches, et là, exercices et musique reprirentde plus belle. Cela dura ainsi jusqu’après minuit ;je faisais encore un certain tapage avec ma harpe,mais je ne savais plus trop ce que je jouais, etMattia ne le savait pas mieux que moi. Vingt foisBob avait annoncé que c’était la dernièrereprésentation, et vingt fois nous en avionsrecommencé une nouvelle. Si nous étions las, nos camarades, quidépensaient beaucoup plus de forces que nous,étaient exténués : aussi avaient-ils déjà manquéplus d’un de leurs tours. À un moment, unegrande perche qui servait à leurs exercices tombasur le bout du pied de Mattia ; la douleur fut sivive, que Mattia poussa un cri ; je crus qu’il avait 669
le pied écrasé, et nous nous empressâmes autourde lui, Bob et moi. Heureusement la blessuren’avait pas cette gravité ; il y avait contusion, etles chairs étaient déchirées, mais les os n’étaientpas brisés. Cependant Mattia ne pouvait pasmarcher. Que faire ? Il fut décidé qu’il resterait à coucher dans lavoiture de Bob et que moi je gagnerais tout seull’auberge du Gros Chêne ; ne fallait-il pas que jesusse où la famille Driscoll se rendait lelendemain ? Malgré ma fatigue, je marchai vite et j’arrivaià la fin à l’auberge du Gros Chêne ; mais j’eusbeau chercher nos voitures, je ne les trouvaipoint. Il y avait deux ou trois misérables carriolesà bâche de toile, une grande baraque en plancheset deux chariots couverts d’où sortirent des crisde bêtes fauves quand j’approchai ; mais lesbelles voitures aux couleurs éclatantes de lafamille Driscoll, je ne les vis nulle part. En tournant autour de l’auberge, j’aperçus unelumière qui éclairait une imposte vitrée, et, 670
pensant que tout le monde n’était pas couché, jefrappai à la porte. L’aubergiste à mauvaise figure,que j’avais remarqué la veille, m’ouvrit lui-même, et me braqua en plein visage la lueur de salanterne. Je vis qu’il me reconnaissait ; mais, aulieu de me livrer passage, il mit sa lanternederrière son dos, regarda autour de lui, et écoutadurant quelques secondes. « Vos voitures sont parties, dit-il, votre père arecommandé que vous le rejoigniez à Lewes sansperdre de temps, et en marchant toute la nuit. Bonvoyage ! » Et il me ferma la porte au nez, sans m’en diredavantage. Je me remis en marche et, une heure et demieaprès, je me couchais sur une bonne botte depaille à côté de Mattia, dans la voiture de Bob, eten quelques paroles je lui racontais ce qui s’étaitpassé, puis je m’endormais mort de fatigue. Quelques heures de sommeil me rendirent mesforces et, le matin, je me réveillai prêt à partirpour Lewes, si toutefois Mattia, qui dormaitencore, pouvait me suivre. 671
Sortant de la voiture, je me dirigeai vers notreami Bob, qui, levé avant moi, était occupé àallumer son feu ; je le regardais couché à quatrepattes et soufflant de toutes ses forces sous lamarmite, lorsqu’il me sembla reconnaître Capiconduit en laisse par un policeman. Stupéfait, je restai immobile, me demandantce que cela pouvait signifier ; mais Capi, quim’avait reconnu, avait donné une forte secousse àla laisse qui s’était échappée des mains dupoliceman ; alors, en quelques bonds, il étaitaccouru à moi et il avait sauté dans mes bras. Le policeman s’approcha : « Ce chien est à vous, n’est-ce pas ? medemanda-t-il. – Oui. – Eh bien, je vous arrête. » Et sa main s’abattit sur mon bras qu’elle serrafortement. Les paroles et le geste de l’agent de policeavaient fait relever Bob ; il s’avança : « Eh pourquoi arrêtez-vous ce garçon ? 672
demanda-t-il. – Êtes-vous son frère ? – Non, son ami. – Un homme et un enfant ont pénétré cettenuit dans l’église Saint-George par une hautefenêtre et au moyen d’une échelle ; ils avaientavec eux ce chien pour leur donner l’éveil, si onvenait les déranger ; c’est ce qui est arrivé ; dansleur surprise, ils n’ont pas eu le temps de prendrele chien avec eux en se sauvant par la fenêtre, etcelui-ci, ne pouvant pas les suivre, a été trouvédans l’église ; avec le chien, j’étais bien sûr dedécouvrir les voleurs, et j’en tiens un ; où est lepère maintenant ? » Je ne sais si cette question s’adressait à Bobou à moi ; je n’y répondis pas, j’étais anéanti. Et cependant je comprenais ce qui s’étaitpassé ; malgré moi je le devinais : ce n’était paspour garder les voitures que Capi m’avait étédemandé, c’était parce que son oreille était fine etqu’il pourrait avertir ceux qui seraient en train devoler dans l’église ; enfin ce n’était pas pour le 673
seul plaisir d’aller coucher à l’auberge du GrosChêne que les voitures étaient parties à la nuittombante ; si elles ne s’étaient pas arrêtées danscette auberge, c’était parce que, le vol ayant étédécouvert, il fallait prendre la fuite au plus vite. Mais ce n’était pas aux coupables que jedevais penser, c’était à moi ; quels qu’ils fussent,je pouvais me défendre, et, sans les accuser,prouver mon innocence ; je n’avais qu’à donnerl’emploi de mon temps pendant cette nuit. « Expliquez-lui que je ne suis pas coupable,dis-je à Bob, puisque je suis resté avec vousjusqu’à une heure du matin ; j’ai été à l’aubergedu Gros Chêne où j’ai parlé à l’aubergiste, etaussitôt je suis revenu ici. » Bob traduisit mes paroles à l’agent ; maiscelui-ci ne parut pas convaincu comme je l’avaisespéré, tout au contraire. C’était la seconde fois qu’on m’arrêtait, etcependant la honte qui m’étouffa fut pluspoignante encore. C’est qu’il ne s’agissait plusd’une sotte accusation comme à propos de notrevache ; si je sortais innocent de cette accusation, 674
n’aurais-je pas la douleur de voir condamner,justement condamner ceux dont on me croyait lecomplice ? Il me fallut traverser, tenu par le policeman, lahaie des curieux qui accouraient sur notrepassage ; mais on ne me poursuivit pas de huéeset de menaces comme en France, car ceux quivenaient me regarder n’étaient point des paysans,mais des gens qui, tous ou à peu près, vivaient enguerre avec la police, des saltimbanques, descabaretiers, des bohémiens, des tramps, commedisent les Anglais, c’est-à-dire des vagabonds. La prison où l’on m’enferma était une vraieprison avec une fenêtre grillée de gros barreauxde fer, dont la vue seule tuait dans son germetoute idée d’évasion. Le mobilier se composaitd’un banc pour s’asseoir et d’un hamac pour secoucher. Je me laissai tomber sur ce banc et j’y restailongtemps accablé, réfléchissant à ma tristecondition, mais sans suite, car il m’étaitimpossible de joindre deux idées et de passer del’une à l’autre. 675
Quand j’avais vu le geôlier entrer dans maprison, j’avais éprouvé un mouvement desatisfaction et comme un élan d’espérance, car,depuis que j’étais enfermé, j’étais tourmenté,enfiévré par une question que je me posais sanslui trouver une réponse : « Quand le magistrat m’interrogerait-il ?Quand pourrais-je me défendre ? » J’avais entendu raconter des histoires deprisonniers qu’on tenait enfermés pendant desmois sans les faire passer en jugement ou sans lesinterroger, ce qui pour moi était tout un, etj’ignorais qu’en Angleterre il ne s’écoulait jamaisplus d’un jour ou deux entre l’arrestation et lacomparution publique devant un magistrat. Cette question que je ne pouvais résoudre futdonc la première que j’adressai au geôlier, quin’avait point l’air d’un méchant homme, et ilvoulut bien me répondre que je comparaîtraiscertainement à l’audience du lendemain. Le lendemain matin, le geôlier entra dans maprison portant une cruche et une cuvette ; ilm’engagea à faire ma toilette, si le cœur m’en 676
disait, parce que j’allais bientôt paraître devant lemagistrat, et il ajouta qu’une tenue décente étaitquelquefois le meilleur moyen de défense d’unaccusé. Le geôlier revint et me dit de le suivre ; jemarchai à côté de lui, et, après avoir traverséplusieurs corridors, nous nous trouvâmes devantune petite porte qu’il ouvrit. « Passez », me dit-il. Un air chaud me souffla au visage etj’entendis un bourdonnement confus. J’entrai etme trouvai dans une petite tribune ; j’étais dans lasalle du tribunal. Bien que je fusse en proie à une sorted’hallucination et que je sentisse les artères demon front battre comme si elles allaient éclater,en un coup d’œil jeté circulairement autour demoi j’eus une vision nette et complète de ce quim’entourait, – la salle d’audience et les gens quil’emplissaient. Sur une estrade élevée était assis le juge ; plusbas et devant lui siégeaient trois autres gens de 677
justice qui étaient, je le sus plus tard, un greffier,un trésorier pour les amendes, et un autremagistrat qu’on nomme en France le ministèrepublic ; devant ma tribune était un personnage enrobe et en perruque, mon avocat. Comment avais-je un avocat ? D’où mevenait-il ? Qui me l’avait donné ? Étaient-ceMattia et Bob ? c’étaient là des questions qu’iln’était pas l’heure d’examiner. J’avais un avocat,cela suffisait. Dans une autre tribune, j’aperçus Bob lui-même, ses deux camarades, l’aubergiste du GrosChêne, et des gens que je ne connaissais point,puis, dans une autre qui faisait face à celle-là, jereconnus le policeman qui m’avait arrêté ;plusieurs personnes étaient avec lui ; je comprisque ces tribunes étaient celles des témoins. L’enceinte réservée au public était pleine. Au-dessus d’une balustrade, j’aperçus Mattia ; nosyeux se croisèrent, s’embrassèrent, etinstantanément je sentis le courage me relever. Jeserais défendu, c’était à moi de ne pasm’abandonner et de me défendre moi-même ; je 678
ne fus plus écrasé par tous les regards qui étaientdardés sur moi. Le ministère public prit la parole, et en peu demots – il avait l’air très pressé –, il exposal’affaire : « Un vol avait été commis dans l’égliseSaint-George ; les voleurs, un homme et unenfant, s’étaient introduits dans l’église au moyend’une échelle et en brisant une fenêtre ; ilsavaient avec eux un chien qu’ils avaient amenépour faire bonne garde et les prévenir du danger,s’il en survenait un ; un passant attardé, il étaitalors une heure un quart, avait été surpris de voirune faible lumière dans l’église, il avait écouté etil avait entendu des craquements ; aussitôt il avaitété réveiller le bedeau ; on était revenu ennombre, mais alors le chien avait aboyé et,pendant qu’on ouvrait la porte, les voleurs,effrayés, s’étaient sauvés par la fenêtre,abandonnant leur chien, qui n’avait pas pumonter à l’échelle ; ce chien, conduit sur lechamp de courses par l’agent Jerry, dont on nesaurait trop louer l’intelligence et le zèle, avaitreconnu son maître qui n’était autre que l’accuséprésent sur ce banc ; quant au second voleur, on 679
était sur sa piste. » Après quelques considérations quidémontraient ma culpabilité, le ministère publicse tut, et une voix glapissante cria : « Silence ! » Le juge alors, sans se tourner de mon côté, etcomme s’il parlait pour lui-même, me demandamon nom, mon âge et ma profession. Je répondis en anglais que je m’appelaisFrancis Driscoll et que je demeurais chez mesparents à Londres, cour du Lion-Rouge, dansBethnal-Green ; puis je demandai la permissionde m’expliquer en français, attendu que j’avaisété élevé en France et que je n’étais en Angleterreque depuis quelques mois. « Ne croyez pas me tromper, me ditsévèrement le juge ; je sais le français. » Je fis donc mon récit en français, et j’expliquaicomment il était en toute impossibilité que jefusse dans l’église à une heure, puisque, à cetteheure, j’étais au champ de courses, et qu’à deuxheures et demie j’étais à l’auberge du GrosChêne. 680
« Et comment expliquez-vous la présence devotre chien dans l’église ? me demanda le juge. – Je ne l’explique pas, je ne la comprendsmême pas ; mon chien n’était pas avec moi, jel’avais attaché le matin sous une de nosvoitures. » Il ne me convenait pas d’en dire davantage,car je ne voulais pas donner des armes contremon père ; je regardai Mattia, il me fit signe decontinuer, mais je ne continuai point. On appela un témoin, et on lui fit prêterserment sur l’Évangile de dire la vérité sans haineet sans passion. C’était un gros homme, court, à l’airprodigieusement majestueux, malgré sa figurerouge et son nez bleuâtre ; avant de jurer, iladressa une génuflexion au tribunal et il seredressa en se regorgeant : c’était le bedeau de laparoisse Saint-George. Il commença par raconter longuementcombien il avait été troublé et scandalisélorsqu’on était venu le réveiller brusquement 681
pour lui dire qu’il y avait des voleurs dansl’église ; sa première idée avait été qu’on voulaitlui jouer une mauvaise farce, mais, comme on nejoue pas des farces à des personnes de soncaractère, il avait compris qu’il se passait quelquechose de grave ; il s’était habillé alors avec tantde hâte qu’il avait fait sauter deux boutons de songilet ; enfin il était accouru ; il avait ouvert laporte de l’église, et il avait trouvé... qui ? ouplutôt quoi ? un chien. Je n’avais rien à répondre à cela ; mais monavocat qui, jusqu’à ce moment, n’avait rien dit, seleva, secoua sa perruque, assura sa robe sur sesépaules et prit la parole. « Qui a fermé la porte de l’église hier soir ?demanda-t-il. – Moi, répondit le bedeau, comme c’était mondevoir. – Vous en êtes sûr ? – Quand je fais une chose, je suis sûr que je lafais. – Et quand vous ne la faites pas ? 682
– Je suis sûr que je ne l’ai pas faite. – Très bien ; alors vous pouvez jurer que vousn’avez pas enfermé le chien dont il est questiondans l’église ? – Si le chien avait été dans l’église, je l’auraisvu. – Vous avez de bons yeux ? – J’ai des yeux comme tout le monde. – Il y a six mois, n’êtes-vous pas entré dans unveau qui était pendu le ventre grand ouvert,devant la boutique d’un boucher ? – Je ne vois pas l’importance d’une pareillequestion adressée à un homme de mon caractère,s’écria le bedeau devenant bleu. – Voulez-vous avoir l’extrême obligeance d’yrépondre comme si elle était vraimentimportante ? – Il est vrai que je me suis heurté contre unanimal maladroitement exposé à la devantured’un boucher. – Vous ne l’aviez donc pas vu ? 683
– J’étais préoccupé. – Vous veniez de dîner quand vous avez ferméla porte de l’église ? – Certainement. – Et quand vous êtes entré dans ce veau, est-ceque vous ne veniez pas de dîner ? – Mais... – Vous dites que vous n’aviez pas dîné ? – Si. – Est-ce de la petite bière ou de la bière forteque vous buvez ? – De la bière forte. – Combien de pintes ? – Deux. – Jamais plus ? – Quelquefois trois. – Jamais quatre ? Jamais six ? – Cela est bien rare. – Vous ne prenez pas de grog après votredîner ? 684
– Quelquefois. – Vous l’aimez fort ou faible ? – Pas trop faible. – Combien de verres en buvez-vous ? – Cela dépend. – Est-ce que vous êtes prêt à jurer que vousn’en prenez pas quelquefois trois et même quatreverres ? » Comme le bedeau, de plus en plus bleu, nerépondit pas, l’avocat se rassit et, tout ens’asseyant, il dit : « Cet interrogatoire suffit pour prouver que lechien a pu être enfermé dans l’église par letémoin qui, après dîner, ne voit pas les veauxparce qu’il est préoccupé ; c’était tout ce que jedésirais savoir. » Si j’avais osé, j’aurais embrassé mon avocat ;j’étais sauvé. Pourquoi Capi n’aurait-il pas été enfermé dansl’église ? Cela était possible. Et s’il avait étéenfermé de cette façon, ce n’était pas moi qui 685
l’avais introduit : je n’étais donc pas coupable,puisqu’il n’y avait que cette charge contre moi. Après le bedeau on entendit les gens quil’accompagnaient lorsqu’il était entré dansl’église ; mais ils n’avaient rien vu, si ce n’est lafenêtre ouverte par laquelle les voleurs s’étaientenvolés. Puis on entendit mes témoins : Bob, sescamarades, l’aubergiste, qui tous donnèrentl’emploi de mon temps ; cependant un seul pointne fut point éclairci, et il était capital, puisqu’ilportait sur l’heure précise à laquelle j’avais quittéle champ de courses. Les interrogatoires terminés, le juge medemanda si je n’avais rien à dire, enm’avertissant que je pouvais garder le silence, sije le croyais bon. Je répondis que j’étais innocent, et que je m’enremettais à la justice du tribunal. Alors le juge fit lire le procès-verbal desdépositions que je venais d’entendre, puis ildéclara que je serais transféré dans la prison du 686
comté pour y attendre que le grand jury décidât sije serais ou ne serais pas traduit devant lesassises. Les assises ! Je m’affaissai sur mon banc ; hélas ! quen’avais-je écouté Mattia ! 687
XVIII Bob Ce ne fut que longtemps après que je fusréintégré dans ma prison que je trouvai une raisonpour m’expliquer comment je n’avais pas étéacquitté : le juge voulait attendre l’arrestation deceux qui étaient entrés dans l’église, pour voir sije n’étais pas leur complice. On était sur leurpiste, avait dit le ministère public ; j’aurais doncla douleur et la honte de paraître sur le banc desassises à côté d’eux. Quand cela arriverait-il ? Quand serais-jetransféré dans la prison du comté ? Qu’était cetteprison ? Où se trouvait-elle ? Était-elle plus tristeque celle dans laquelle j’étais ? Il y avait dans ces questions de quoi occupermon esprit, et le temps passa plus vite que laveille ; je n’étais plus sous le coup de 688
l’impatience qui donne la fièvre ; je savais qu’ilfallait attendre. Et tantôt me promenant, tantôt m’asseyant surmon banc, j’attendais. Un peu avant la nuit j’entendis une sonneriede cornet à piston, et je reconnus la façon dejouer de Mattia. Le bon garçon, il voulait me direqu’il pensait à moi et qu’il veillait. Cette sonneriem’arrivait par-dessus le mur qui faisait face à mafenêtre ; évidemment Mattia était de l’autre côtéde ce mur, dans la rue, et une courte distancenous séparait, quelques mètres à peine. Parmalheur les yeux ne peuvent pas percer lespierres. Mais, si le regard ne passe pas à traversles murs, le son passe par-dessus. Aux sons ducornet s’étaient joints des bruits de pas, desrumeurs vagues, et je compris que Mattia et Bobdonnaient là sans doute une représentation. Pourquoi avaient-ils choisi cet endroit ? Était-ce parce qu’il leur était favorable pour la recette,ou bien voulaient-ils me donner unavertissement ? Tout à coup j’entendis une voixclaire, celle de Mattia, crier en français : 689
« Demain matin au petit jour ! » Puis aussitôt reprit de plus belle le tapage ducornet. Il n’y avait pas besoin d’un grand effortd’intelligence pour comprendre que ce n’était pasà son public anglais que Mattia adressait cesmots : « Demain matin au petit jour », c’était àmoi ; mais, par contre, il n’était pas aussi facilede deviner ce qu’ils signifiaient, et de nouveau jeme posai toute une série de questions auxquellesil m’était impossible de trouver des réponsesraisonnables. Un seul fait était clair et précis : le lendemainmatin au petit jour je devais être éveillé et metenir sur mes gardes ; jusque-là je n’avais qu’àprendre patience, si je le pouvais. Aussitôt que la nuit fut tombée, je me couchaidans mon hamac et je tâchai de m’endormir ;j’entendis plusieurs heures sonnersuccessivement aux horloges voisines, puis, à lafin, le sommeil me prit et m’emporta sur sesailes. 690
C’était l’approche du jour ; au loin des coqschantèrent. Je me levai, et, marchant sur la pointe despieds, j’allai ouvrir ma fenêtre ; ce fut un travaildélicat de l’empêcher de craquer, mais enfin, enm’y prenant avec douceur, et surtout aveclenteur, j’en vins à bout. Enfin, il me sembla percevoir un grattementcontre le mur, mais comme avant je n’avaisentendu aucun bruit de pas, je crus m’êtretrompé. Cependant j’écoutai. Le grattementcontinua ; puis, tout à coup j’aperçus une têtes’élever au-dessus du mur ; tout de suite je visque ce n’était pas celle de Mattia, et, bien qu’il fîtencore sombre, je reconnus Bob. Il me vit collé contre mes barreaux. « Chut ! » dit-il faiblement. Et de la main il me fit un signe qui me semblasignifier que je devais m’éloigner de la fenêtre.Sans comprendre, j’obéis. Alors, son autre mainme parut armée d’un long tube brillant commes’il était en verre. Il le porta à sa bouche. Je 691
compris que c’était une sarbacane. J’entendis unsoufflement, et en même temps je vis une petiteboule blanche passer dans l’air pour venir tomberà mes pieds. Instantanément la tête de Bobdisparut derrière le mur, et je n’entendis plus rien. Je me précipitai sur la boule ; elle était enpapier fin roulé et entassé autour d’un gros grainde plomb. Il me sembla que des caractères étaienttracés sur ce papier, mais il ne faisait pas encoreassez clair pour que je pusse les lire : je devaisdonc attendre le jour. Je refermai ma fenêtre avec précaution etvivement je me couchai dans mon hamac, tenantla boule de papier dans ma main. Lentement, bien lentement pour monimpatience, l’aube jaunit, et à la fin une lueurrose glissa sur mes murailles ; je déroulai monpapier et je lus : « Tu seras transféré demain soir dans la prisondu comté ; tu voyageras en chemin de fer dans uncompartiment de seconde classe avec unpoliceman ; place-toi auprès de la portière parlaquelle tu monteras ; quand vous aurez roulé 692
pendant quarante-cinq minutes (compte-les bien),votre train ralentira sa marche pour une jonction ;ouvre alors ta portière et jette-toi à basbravement ; élance-toi, étends tes mains en avantet arrange-toi pour tomber sur les pieds ; aussitôtà terre, monte le talus de gauche, nous serons làavec une voiture et un bon cheval pourt’emmener ; ne crains rien ; deux jours après nousserons en France ; bon courage et bon espoir ;surtout élance-toi au loin en sautant et tombe surtes pieds. » Sauvé ! Je ne comparaîtrais pas aux assises ; jene verrais pas ce qui s’y passerait ! Ah ! le braveMattia, le bon Bob ! car c’était lui, j’en étaiscertain, qui aidait généreusement Mattia : « Nousserons là avec un bon cheval » ; ce n’était pasMattia qui tout seul avait pu combiner cetarrangement. Le temps s’écoula assez vite, et, le lendemain,dans l’après-midi, un policeman que je neconnaissais pas entra dans mon cachot et me ditde le suivre. Je vis avec satisfaction que c’était unhomme d’environ cinquante ans qui ne paraissait 693
pas très souple. Les choses purent s’arranger selon lesprescriptions de Mattia, et, quand le train se miten marche, j’étais placé près de la portière parlaquelle j’étais monté ; j’allais à reculons ; lepoliceman était en face de moi ; nous étions seulsdans notre compartiment. J’étais appuyé contre la portière dont la vitreétait ouverte ; je lui demandai la permission deregarder le pays que nous traversions, et, commeil voulait « se concilier ma bienveillance », il merépondit que je pouvais regarder tant que jevoudrais. Qu’avait-il à craindre ? le trainmarchait à grande vitesse. Bientôt, l’air qui le frappait en face l’ayantglacé, il s’éloigna de la portière pour se placer aumilieu du wagon. Pour moi, je n’étais passensible au froid ; glissant doucement ma maingauche en dehors je tournai la poignée et de ladroite je retins la portière. Le temps s’écoula ; la machine siffla et ralentitsa marche. Le moment était venu ; vivement jepoussai la portière et sautai aussi loin que je pus ; 694
je fus jeté dans le fossé ; heureusement mesmains que je tenais en avant portèrent contre letalus gazonné ; cependant le choc fut si violentque je roulai à terre, évanoui. Quand je revins à moi, je crus que j’étaisencore en chemin de fer, car je me sentis emportépar un mouvement rapide, et j’entendis unroulement ; j’étais couché sur un lit de paille. Chose étrange ! ma figure était mouillée, et,sur mes joues, sur mon front, passait une caressedouce et chaude. J’ouvris les yeux ; un chien, un vilain chienjaune était penché sur moi et me léchait. Mesyeux rencontrèrent ceux de Mattia, qui se tenaitagenouillé à côté de moi. « Tu es sauvé, me dit-il en écartant le chien eten m’embrassant. – Où sommes-nous ? – En voiture ; c’est Bob qui nous conduit. – Comment cela va-t-il ? me demanda Bob ense retournant. – Je ne sais pas ; bien, il me semble. 695
– Remuez les bras, remuez les jambes », criaBob. J’étais allongé sur de la paille, je fis ce qu’ilme disait. « Bon, dit Mattia, rien de cassé. – Mais que s’est-il passé ? – Tu as sauté du train, comme je te l’avaisrecommandé ; mais la secousse t’a étourdi, et tues tombé dans le fossé ; alors ne te voyant pasvenir, Bob a dégringolé le talus tandis que jetenais le cheval, et il t’a rapporté dans ses bras.Nous t’avons cru mort. Quelle peur ! quelledouleur ! mais te voilà sauvé. – Et le policeman ? – Il continue sa route avec le train, qui ne s’estpas arrêté. » Je savais l’essentiel ; je regardai autour de moiet j’aperçus le chien jaune qui me regardaittendrement avec des yeux qui ressemblaient àceux de Capi ; mais ce n’était pas Capi, puisqueCapi était blanc. « Et Capi ! dis-je, où est-il ? » 696
Avant que Mattia m’eût répondu, le chienjaune avait sauté sur moi et il me léchait enpleurant. « Mais le voilà, dit Mattia, nous l’avons faitteindre. » Je rendis au bon Capi ses caresses, et jel’embrassai. « Pourquoi l’as-tu teint ? dis-je. – C’est une histoire, je vais te la conter. » Mais Bob ne permit pas ce récit. « Conduis le cheval, dit-il à Mattia, et tiens-lebien ; pendant ce temps-là je vais arranger lavoiture pour qu’on ne la reconnaisse pas auxbarrières. » Cette voiture était une carriole recouverted’une bâche en toile posée sur des cerceaux ; ilallongea les cercles dans la voiture et, ayant pliéla bâche en quatre, il me dit de m’en couvrir ;puis il renvoya Mattia en lui recommandant de secacher sous la toile. Par ce moyen la voiturechangeait entièrement d’aspect, elle n’avait plusde bâche et elle ne contenait qu’une personne au 697
lieu de trois. Si on courait après nous, lesignalement que les gens qui voyaient passercette carriole donneraient dérouterait lesrecherches. « Où allons-nous ? demandai-je à Mattialorsqu’il se fut allongé à côté de moi. – À Littlehampton : c’est un petit port sur lamer, où Bob a un frère qui commande un bateaufaisant les voyages de France pour aller chercherdu beurre et des œufs en Normandie, à Isigny ; sinous nous sauvons – et nous nous sauverons –, cesera à Bob que nous le devrons. Il a tout fait ;qu’est-ce que j’aurais pu faire pour toi, moi,pauvre misérable ! C’est Bob qui a eu l’idée de tefaire sauter du train, de te souffler mon billet, etc’est lui qui a décidé ses camarades à nous prêterce cheval ; enfin c’est lui qui va nous procurer unbateau pour passer en France, car tu dois biencroire que, si tu voulais t’embarquer sur unvapeur, tu serais arrêté. Tu vois qu’il fait bonavoir des amis. – Et Capi, qui a eu l’idée de l’emmener ? – Moi, mais c’est Bob qui a eu l’idée de le 698
teindre en jaune pour qu’on ne le reconnaisse pas,quand nous l’avons volé à l’agent Jerry,l’intelligent Jerry, comme disait le juge, qui cettefois n’a pas été trop intelligent, car il s’est laissésouffler Capi sans s’en apercevoir ; il est vrai queCapi, m’ayant senti, a presque tout fait, et puisBob connaît tous les tours des voleurs de chiens. – Et ton pied ? – Guéri, ou à peu près, je n’ai pas eu le tempsd’y penser. » Cependant notre cheval, vigoureusementconduit par Bob, continuait de détaler grand trainsur la route déserte. De temps en tempsseulement nous croisions quelques voitures,aucune ne nous dépassait. Les villages que noustraversions étaient silencieux, et rares étaient lesfenêtres où se montrait une lumière attardée ;seuls quelques chiens faisaient attention à notrecourse rapide et nous poursuivaient de leursaboiements. Quand, après une montée un peurapide, Bob arrêtait son cheval pour le laissersouffler, nous descendions de voiture et nousnous collions la tête sur la terre pour écouter, 699
mais Mattia lui-même, qui avait l’oreille plus fineque nous, n’entendait aucun bruit suspect ; nousvoyagions au milieu de l’ombre et du silence dela nuit. Ce n’était plus pour nous cacher que nousnous tenions sous la bâche, c’était pour nousdéfendre du froid, car depuis assez longtempssoufflait une bise froide. Quand nous passions lalangue sur nos lèvres, nous trouvions un goût desel ; nous approchions de la mer. Bientôt nousaperçûmes une lueur qui, à intervalles réguliers,disparaissait, pour reparaître avec éclat ; c’étaitun phare ; nous arrivions. Bob arrêta son chevalet, le mettant au pas, il le conduisit doucementdans un chemin de traverse ; puis, descendant devoiture, il nous dit de rester là et de tenir lecheval ; pour lui, il allait voir si son frère n’étaitpas parti et si nous pouvions sans danger nousembarquer à bord du navire de celui-ci. J’avoue que le temps pendant lequel Bob restaabsent me parut long, très long. Nous ne parlionspas, et nous entendions la mer briser sur la grèveà une courte distance avec un bruit monotone qui 700
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