Important Announcement
PubHTML5 Scheduled Server Maintenance on (GMT) Sunday, June 26th, 2:00 am - 8:00 am.
PubHTML5 site will be inoperative during the times indicated!

Home Explore Malot_Sans_famille

Malot_Sans_famille

Published by tunghut49, 2016-09-08 12:24:06

Description: Malot_Sans_famille

Keywords: sans famille

Search

Read the Text Version

que nous suivons. Cela me paraît bizarre, mais jen’ose pas lui dire que je crois qu’il se trompe. Cependant il ne s’est point trompé, et nousarrivons enfin à une arcade qui enjambe par-dessus la rue avec deux petites portes latérales :c’est Temple-Bar. De nouveau nous demandonsnotre chemin, et l’on répond de tourner à droite. Tout à coup, au moment où nous nous croyonsperdus, nous nous trouvons devant un petitcimetière plein de tombes, dont les pierres sontnoires comme si on les avait peintes avec de lasuie ou du cirage : c’est Greensquare. Pendant que Mattia interroge une ombre quipasse, je m’arrête pour tâcher d’empêcher moncœur de battre ; je ne respire plus et je tremble. Puis je suis Mattia et nous nous arrêtonsdevant une plaque en cuivre sur laquelle nouslisons : Greth and Galley. Mattia s’avance pour tirer la sonnette, maisj’arrête son bras. « Qu’as-tu ? me dit-il, comme tu es pâle ! – Attends un peu que je reprenne courage. » 601

Il sonne, et nous entrons. Je suis tellement troublé, que je ne vois pastrès distinctement autour de moi ; il me sembleque nous sommes dans un bureau et que deux outrois personnes penchées sur des tables écrivent àla lueur de plusieurs becs de gaz qui brûlent enchantant. C’est à l’une de ces personnes que Mattias’adresse, car, bien entendu, je l’ai chargé deporter la parole. Dans ce qu’il dit reviennentplusieurs fois les mots de family et boy,Barberin ; je comprends qu’il explique que je suisle garçon que ma famille a chargé Barberin deretrouver. Le nom de Barberin produit de l’effet ;on nous regarde, et celui à qui Mattia parlait selève pour nous ouvrir une porte. Nous entrons dans une pièce pleine de livres etde papiers ; un monsieur est assis devant unbureau, et un autre en robe et en perruque, tenantà la main plusieurs sacs bleus, s’entretient aveclui. En peu de mots, celui qui nous précèdeexplique qui nous sommes, et alors les deux 602

messieurs nous regardent de la tête aux pieds. « Lequel de vous est l’enfant élevé parBarberin ? » dit en français le monsieur assisdevant le bureau. En entendant parler français, je me sensrassuré et j’avance d’un pas : « Moi, monsieur. – Où est Barberin ? – Il est mort. » Les deux messieurs se regardent un moment,puis celui qui a une perruque sur la tête sort enemportant ses sacs. « Alors, comment êtes-vous venus ? »demande le monsieur qui avait commencé àm’interroger. Je fis aussi court que possible le récit qu’onme demandait. À mesure que je parlais, le monsieur prenaitdes notes et il me regardait d’une façon qui megênait ; il faut dire que son visage était dur, avecquelque chose de fourbe dans le sourire. 603

Le moment me parut venu de poser enfin laquestion qui depuis le commencement de notreentretien m’oppressait. « Ma famille, monsieur, habite l’Angleterre ? – Certainement elle habite Londres, au moinsen ce moment. – Alors je vais la voir ? – Dans quelques instants vous serez prèsd’elle. Je vais vous faire conduire... » Il sonna. « Encore un mot, monsieur, je vous prie. J’aiun père ? » Ce fut à peine si je pus prononcer ce mot. « Non seulement un père, mais une mère, desfrères, des sœurs. – Ah ! monsieur. » Mais la porte en s’ouvrant coupa moneffusion : je ne pus que regarder Mattia les yeuxpleins de larmes. Le monsieur s’adressa en anglais à celui quientrait, et je crus comprendre qu’il lui disait de 604

nous conduire. Je m’étais levé. « Ah ! j’oubliais, dit le monsieur, votre nomest Driscoll ; c’est le nom de votre père. » Malgré sa mauvaise figure, je crois que je luiaurais sauté au cou, s’il m’en avait donné letemps ; mais de la main il nous montra la porte, etnous sortîmes. 605

XIII La famille Driscoll Le clerc qui devait me conduire chez mesparents était un vieux petit bonhomme ratatiné,parcheminé, ridé, vêtu d’un habit noir râpé etlustré, cravaté de blanc. Lorsque nous fûmesdehors, il se frotta les mains frénétiquement enfaisant craquer les articulations de ses doigts et deses poignets, secoua ses jambes comme s’ilvoulait envoyer au loin ses bottes éculées et,levant le nez en l’air, il aspira fortement lebrouillard à plusieurs reprises, avec la béatituded’un homme qui a été enfermé. « Il trouve que ça sent bon », me dit Mattia enitalien. Le vieux bonhomme nous regarda, et, sansnous parler, il nous fit « psit, psit », comme s’ils’était adressé à des chiens, ce qui voulait dire 606

que nous devions marcher sur ses talons et ne pasle perdre. Nous voilà dans une rue fangeuse, au milieudu brouillard ; une boutique est brillammentilluminée, et le gaz reflété par des glaces, par desdorures et par des bouteilles taillées à facettes, serépand dans la rue, où il perce le brouillardjusqu’au ruisseau : c’est une taverne, ou mieux ceque les Anglais nomment un gin palace, un palaisdans lequel on vend de l’eau-de-vie de genièvreet aussi des eaux-de-vie de toutes sortes, qui, lesunes comme les autres, ont pour même originel’alcool de grain ou de betterave. « Psit ! psit ! » fait notre guide. Où allons-nous ? Je commence à être inquiet,et de temps en temps Mattia me regarde ;cependant il ne m’interroge pas. Notre guide ne tarde pas à s’arrêter ;assurément il est perdu ; mais à ce moment vientà nous un homme vêtu d’une longue redingotebleue et coiffé d’un chapeau garni de cuir verni ;autour de son poignet est passé un galon noir etblanc ; un étui est suspendu à sa ceinture ; c’est 607

un homme de police, un policeman. Une conversation s’engage, et bientôt nousnous remettons en route, précédés du policeman ;nous traversons des ruelles, des cours, des ruestortueuses ; il me semble que çà et là des maisonssont effondrées. Enfin nous nous arrêtons dans une cour dont lemilieu est occupé par une petite mare. « Red Lion Court », dit le policeman. Ces mots, que j’ai entendu prononcerplusieurs fois déjà, signifient : « Cour du Lion-Rouge », m’a dit Mattia. Pourquoi nous arrêtons-nous ? Il estimpossible que nous soyons à Bethnal-Green ;est-ce que c’est dans cette cour que demeurentmes parents ? Mais alors ?... Je n’ai pas le temps d’examiner ces questionsqui passent devant mon esprit inquiet ; lepoliceman a frappé à la porte d’une sorte dehangar en planches, et notre guide le remercie :nous sommes donc arrivés ? Mattia, qui ne m’a pas lâché la main, me la 608

serre, et je serre la sienne. Nous nous sommes compris ; l’angoisse quiétreint mon cœur étreint le sien aussi. J’étais tellement troublé que je ne sais tropcomment la porte à laquelle le policeman avaitfrappé nous fut ouverte ; mais, à partir dumoment où nous fûmes entrés dans une vastepièce qu’éclairaient une lampe et un feu decharbon de terre brûlant dans une grille, messouvenirs me reviennent. Devant ce feu, dans un fauteuil en paille, quiavait la forme d’une niche de saint, se tenait,immobile comme une statue, un vieillard à barbeblanche, la tête couverte d’un bonnet noir. Enface l’un de l’autre, mais séparés par une table,étaient assis un homme et une femme ; l’hommeavait quarante ans environ, il était vêtu d’uncostume de velours gris, sa physionomie étaitintelligente, mais dure ; la femme, plus jeune decinq ou six ans, avait des cheveux blonds quipendaient sur un châle à carreaux blancs et noirscroisé autour de sa poitrine ; ses yeux n’avaientpas de regard, et l’indifférence ou l’apathie était 609

empreinte sur son visage qui avait dû être beau,comme dans ses gestes indolents. Dans la piècese trouvaient quatre enfants, deux garçons et deuxfilles, tous blonds, d’un blond de lin comme leurmère ; l’aîné des garçons paraissait être âgé deonze ou douze ans ; la plus jeune des petites fillesavait trois ans à peine, elle marchait en se traînantà terre. Tous les yeux s’étaient tournés vers Mattia etvers moi, même ceux du vieillard immobile ;seule la petite fille prêtait attention à Capi. « Lequel de vous deux est Rémi ? » demandaen français l’homme au costume de velours gris. Je m’avançai d’un pas. « Moi, dis-je. – Alors, embrasse ton père, mon garçon. » Quand j’avais pensé à ce moment, je m’étaisimaginé que j’éprouverais un élan qui mepousserait dans les bras de mon père ; je netrouvai pas cet élan en moi. Cependant jem’avançai et j’embrassai mon père. « Maintenant, me dit-il, voilà ton grand-père, 610

ta mère, tes frères et tes sœurs. » J’allai à ma mère tout d’abord et la pris dansmes bras ; elle me laissa l’embrasser, mais elle-même elle ne m’embrassa point, elle me ditseulement deux ou trois paroles que je ne comprispas. « Donne une poignée de main à ton grand-père, me dit mon père, et vas-y doucement ; il estparalysé. » Je donnai aussi la main à mes deux frères et àma sœur aînée ; je voulus prendre la petite dansmes bras, mais, comme elle était occupée à flatterCapi, elle me repoussa. « Et celui-là, demanda mon père en désignantMattia, quel est-il ? » J’expliquai quels liens m’attachaient à Mattia,et je le fis en m’efforçant de mettre dans mesparoles un peu de l’amitié que j’éprouvais, etaussi en tâchant d’expliquer la reconnaissanceque je lui devais. « Mais tu dois être curieux de savoir commentnous ne t’avons pas cherché pendant treize ans, et 611

comment tout à coup nous avons eu l’idée d’allertrouver Barberin. – Oh ! oui, très curieux, je vous assure, biencurieux. – Alors viens là auprès du feu, je vais te contercela. » En entrant j’avais déposé ma harpe contre lamuraille ; je débouclai mon sac et pris la placequi m’était indiquée. « Tu es notre fils aîné, me dit mon père, et tues né un an après mon mariage avec ta mère.Quand j’épousai ta mère, il y avait une jeune fillequi croyait que je la prendrais pour femme, et àqui ce mariage inspira une haine féroce contrecelle qu’elle considérait comme sa rivale. Ce futpour se venger que, le jour juste où tu atteignaistes six mois, elle te vola et t’emporta en France, àParis, où elle t’abandonna dans la rue. Nousfîmes toutes les recherches possibles, maiscependant sans aller jusqu’à Paris, car nous nepouvions pas supposer qu’on t’avait porté si loin.Nous ne te retrouvâmes point, et nous te croyionsmort et perdu à jamais, lorsqu’il y a trois mois 612

cette femme, atteinte d’une maladie mortelle,révéla, avant de mourir, la vérité. Je partisaussitôt pour la France, et j’allai chez lecommissaire de police du quartier dans lequel tuavais été abandonné. Là on m’apprit que tu avaisété adopté par un maçon de la Creuse, celui-làmême qui t’avait trouvé, et aussitôt je me rendis àChavanon. Barberin me dit qu’il t’avait loué àVitalis, un musicien ambulant, et que tuparcourais la France avec celui-ci. Comme je nepouvais pas rester en France et me mettre à lapoursuite de Vitalis, je chargeai Barberin de cesoin et lui donnai de l’argent pour venir à Paris.En même temps je lui recommandai d’avertir lesgens de loi qui s’occupent de mes affaires, MM.Greth et Galley, quand il t’aurait retrouvé. Si jene lui donnai point mon adresse ici, c’est quenous n’habitons Londres que dans l’hiver ;pendant la belle saison nous parcouronsl’Angleterre et l’Écosse pour notre commerce demarchands ambulants avec nos voitures et notrefamille. Voilà, mon garçon, comment tu as étéretrouvé, et comment, après treize ans, tureprends ici ta place dans la famille. Je 613

comprends que tu sois un peu effarouché, car tune nous connais pas, et tu n’entends pas ce quenous disons, de même que tu ne peux pas te faireentendre ; mais j’espère que tu t’habitueras vite. » Oui sans doute, je m’habituerais vite ; n’était-ce pas tout naturel, puisque j’étais dans mafamille, et que ceux avec qui j’allais vivre étaientmes père et mère, mes frères et sœurs ? Les beaux langes n’avaient pas dit vrai. Pourmère Barberin, pour Lise, pour le père Acquin,pour ceux qui m’avaient secouru, c’était unmalheur. Je ne pourrais pas faire pour eux ce quej’avais rêvé, car des marchands ambulants, alorssurtout qu’ils demeurent dans un hangar, nedoivent pas être bien riches ; mais, pour moi,qu’importait après tout ? j’avais une famille, etc’était un rêve d’enfant de s’imaginer que lafortune serait ma mère. Tendresse vaut mieux querichesse ; ce n’était pas d’argent que j’avaisbesoin, c’était d’affection. Pendant que j’écoutais le récit de mon père,n’ayant des yeux et des oreilles que pour lui, onavait dressé le couvert sur la table : des assiettes à 614

fleurs bleues, et dans un plat en métal un grosmorceau de bœuf cuit au four avec des pommesde terre autour. « Avez-vous faim, les garçons ? » nousdemanda mon père en s’adressant à Mattia et àmoi. Pour toute réponse, Mattia montra ses dentsblanches. « Eh bien, mettons-nous à table », dit monpère. Mais, avant de s’asseoir, il poussa le fauteuilde mon grand-père jusqu’à la table. Puis, prenantplace lui-même le dos au feu, il commença àcouper le roastbeef et il nous en servit à chacunune belle tranche accompagnée de pommes deterre. Quoique je n’eusse pas été élevé dans desprincipes de civilité, ou plutôt, pour dire vrai,bien que je n’eusse pas été élevé du tout, jeremarquai que mes frères et ma sœur aînéemangeaient le plus souvent avec leurs doigts,qu’ils trempaient dans la sauce et qu’ils léchaient 615

sans que mon père ni ma mère parussent s’enapercevoir. Quant à mon grand-père, il n’avaitd’attention que pour son assiette, et la seule maindont il pût se servir allait continuellement de cetteassiette à sa bouche ; quand il laissait échapperun morceau de ses doigts tremblants, mes frèresse moquaient de lui. Le souper achevé, je crus que nous allionspasser la soirée devant le feu ; mais mon père medit qu’il attendait des amis, et que nous devionsnous coucher ; puis, prenant une chandelle, ilnous conduisit dans une remise qui tenait à lapièce où nous avions mangé ; là se trouvaientdeux de ces grandes voitures qui serventordinairement aux marchands ambulants. Il ouvritla porte de l’une, et nous vîmes qu’il s’y trouvaitdeux lits superposés. « Voilà vos lits, dit-il ; dormez bien. » Telle fut ma réception dans ma famille, – lafamille Driscoll. 616

XIV Père et mère honoreras Mon père, en se retirant, nous avait laissé lachandelle ; mais il avait fermé en dehors la portede notre voiture. Nous n’avions donc qu’à nouscoucher ; ce que nous fîmes au plus vite, sansbavarder comme nous en avions l’habitude tousles soirs, et sans nous raconter nos impressions decette journée si remplie. « Bonsoir, Rémi, me dit Mattia. – Bonsoir, Mattia. » Mattia n’avait pas plus envie de parler que jen’en avais envie moi-même, et je fus heureux deson silence. Mais n’avoir pas envie de parler n’est pasavoir envie de dormir ; la chandelle éteinte, il mefut impossible de fermer les yeux, et je me mis à 617

réfléchir à tout ce qui venait de se passer, en metournant et me retournant dans mon étroitecouchette. Le sommeil ne vint pas, et le temps, ens’écoulant, augmenta l’effroi vague quim’oppressait. Tout d’abord je n’avais pas biencompris l’impression qui dominait en moi parmitoutes celles qui se choquaient dans ma tête enune confusion tumultueuse ; mais maintenant jevoyais que c’était la peur. Peur de quoi ? Je n’ensavais rien, mais enfin j’avais peur. Et ce n’étaitpas d’être couché dans cette voiture, au milieu dece quartier misérable de Bethnal-Green, quej’étais effrayé. Combien de fois, dans monexistence vagabonde, avais-je passé des nuits,n’étant pas protégé comme je l’étais en cemoment ! J’avais conscience d’être à l’abri detout danger, et cependant j’étais épouvanté ; plusje me raidissais contre cette épouvante, moins jeparvenais à me rassurer. Les heures s’écoulèrent les unes après lesautres sans que je pusse me rendre compte del’avancement de la nuit, car il n’y avait pas aux 618

environs d’horloges qui sonnassent. Tout à coupj’entendis un bruit assez fort à la porte de laremise, qui ouvrait sur une autre rue que la courdu Lion-Rouge ; puis, après plusieurs appelsfrappés à intervalles réguliers, une lueur pénétradans notre voiture. Surpris, je regardai vivement autour de moi,tandis que Capi, qui dormait contre ma couchette,se réveillait pour gronder ; je vis alors que cettelueur nous arrivait par une petite fenêtrepratiquée dans la paroi de notre voiture, contrelaquelle nos lits étaient appliqués et que jen’avais pas remarquée en me couchant parcequ’elle était recouverte à l’intérieur par unrideau ; une moitié de cette fenêtre se trouvaitdans le lit de Mattia, l’autre moitié dans le mien.Ne voulant pas que Capi réveillât toute la maison,je lui posai une main sur la gueule, puis jeregardai au-dehors. Mon père, entré sous la remise, avait vivementet sans bruit ouvert la porte de la rue ; puis ill’avait refermée de la même manière aprèsl’entrée de deux hommes lourdement chargés de 619

ballots qu’ils portaient sur leurs épaules. Alors il posa un doigt sur ses lèvres et, de sonautre main qui tenait une lanterne sourde à volets,il montra la voiture dans laquelle nous étionscouchés ; cela voulait dire qu’il ne fallait pasfaire de bruit, de peur de nous réveiller. Cette attention me toucha, et j’eus l’idée de luicrier qu’il n’avait pas besoin de se gêner pourmoi, attendu que je ne dormais pas ; mais,comme ç’aurait été réveiller Mattia, qui luidormait tranquillement sans doute, je me tus. Mon père aida les deux hommes à sedécharger de leurs ballots, puis il disparut unmoment et revint bientôt avec ma mère. Pendantson absence, les hommes avaient ouvert leurspaquets ; l’un était plein de pièces d’étoffes ;dans l’autre se trouvaient des objets debonneterie, des tricots, des caleçons, des bas, desgants. Alors je compris ce qui tout d’abord m’avaitétonné : ces gens étaient des marchands quivenaient vendre leurs marchandises à mesparents. 620

Mon père prenait chaque objet, l’examinait àla lumière de sa lanterne et le passait à ma mèrequi, avec de petits ciseaux, coupait les étiquettes,qu’elle mettait dans sa poche. Cela me parut bizarre, de même que l’heurechoisie pour cette vente me paraissait étrange. Tout en procédant à cet examen, mon pèreadressait quelques paroles à voix basse auxhommes qui avaient apporté ces ballots. Si j’avaissu l’anglais, j’aurais peut-être entendu cesparoles, mais on entend mal ce qu’on necomprend pas ; il n’y eut guère que les mots bobet policemen, plusieurs fois répétés, quifrappèrent mon oreille. Lorsque le contenu des ballots eut étésoigneusement visité, mes parents et les deuxhommes sortirent de la remise pour entrer dans lamaison, et de nouveau l’obscurité se fit autour denous ; il était évident qu’ils allaient régler leurcompte. Je voulus me dire qu’il n’y avait rien de plusnaturel que ce que je venais de voir ; cependant jene pus pas me convaincre moi-même, si grande 621

que fût ma bonne volonté. Pourquoi ces gensvenant chez mes parents n’étaient-ils pas entréspar la cour du Lion-Rouge ? Pourquoi avait-onparlé de la police à voix basse, comme si l’oncraignait d’être entendu du dehors ? Pourquoi mamère avait-elle coupé les étiquettes qui pendaientaprès les effets qu’elle achetait ? Ces questions n’étaient pas faites pourm’endormir et, comme je ne leur trouvais pas deréponse, je tâchais de les chasser de mon esprit ;mais c’était en vain. Après un certain temps, jevis de nouveau la lumière emplir notre voiture, etde nouveau je regardai par la fente de monrideau ; mais cette fois ce fut malgré moi etcontre ma volonté, tandis que la première ç’avaitété tout naturellement pour voir et savoir.Maintenant je me disais que je ne devrais pasregarder, et cependant je regardai. Je me disaisqu’il vaudrait mieux sans doute ne pas savoir, etcependant je voulus voir. Mon père et ma mère étaient seuls. Tandis quema mère faisait rapidement deux paquets desobjets apportés, mon père balayait un coin de la 622

remise. Sous le sable sec qu’il enlevait à grandscoups de balai apparut bientôt une trappe ; il laleva, puis, comme ma mère avait achevé deficeler les deux ballots, il les descendit par cettetrappe dans une cave dont je ne vis pas laprofondeur, tandis que ma mère l’éclairait avec lalanterne. Les deux ballots descendus, il remonta,ferma la trappe et, avec son balai, replaça dessusle sable qu’il avait enlevé. Quand il eut achevé sabesogne, il fut impossible de voir où se trouvaitl’ouverture de cette trappe ; sur le sable ilsavaient tous les deux semé des brins de paillecomme il y en avait partout sur le sol de laremise. Ils sortirent. Au moment où ils fermaient doucement laporte de la maison, il me sembla que Mattiaremuait dans sa couchette, comme s’il reposait satête sur l’oreiller. Avait-il vu ce qui venait de se passer ? Je n’osai le lui demander. Ce n’était plus uneépouvante vague qui m’étouffait ; je savaismaintenant pourquoi j’avais peur : des pieds à la 623

tête j’étais baigné dans une sueur froide. Je restai ainsi pendant toute la nuit ; un coq,qui chanta dans le voisinage, m’annonçal’approche du matin ; alors seulement jem’endormis, mais d’un sommeil lourd etfiévreux, plein de cauchemars anxieux quim’étouffaient. Un bruit de serrure me réveilla, et la porte denotre voiture fut ouverte ; mais, m’imaginant quec’était mon père qui venait nous prévenir qu’ilétait temps de nous lever, je fermai les yeux pourne pas le voir. « C’est ton frère, me dit Mattia, qui nousdonne la liberté ; il est déjà parti. » Nous nous levâmes alors ; Mattia ne medemanda pas si j’avais bien dormi, et je ne luiadressai aucune question. Comme il me regardaità un certain moment, je détournai les yeux. Il fallut entrer dans la cuisine, mais mon pèreni ma mère ne s’y trouvaient point ; mon grand-père était devant le feu, assis dans son fauteuil,comme s’il n’avait pas bougé depuis la veille, et 624

ma sœur aînée, qui s’appelait Annie, essuyait latable, tandis que mon plus grand frère, Allen,balayait la pièce. J’allai à eux pour leur donner la main, mais ilscontinuèrent leur besogne sans me répondre. J’arrivai alors à mon grand-père ; mais il neme laissa point approcher, et, comme la veille, ilcracha de mon côté, ce qui m’arrêta court. « Demande donc, dis-je à Mattia, à quelleheure je verrai mon père et ma mère ce matin. » Mattia fit ce que je lui disais, et mon grand-père, en entendant parler anglais, se radoucit ; saphysionomie perdit un peu de son effrayantefixité, et il voulut bien répondre. « Que dit-il ? demandai-je. – Que ton père est sorti pour toute la journée,que ta mère dort et que nous pouvons aller nouspromener. – Il n’a dit que cela ? » demandai-je, trouvantcette traduction bien courte. Mattia parut embarrassé. 625

« Je ne sais pas si j’ai bien compris le reste,dit-il. – Dis ce que tu as compris. – Il me semble qu’il a dit que, si noustrouvions une bonne occasion en ville, il ne fallaitpas la manquer, et puis il a ajouté, cela j’en suissûr : “Retiens ma leçon ; il faut vivre aux dépensdes imbéciles.” » Sans doute mon grand-père devinait ce queMattia m’expliquait, car, à ces derniers mots, ilfit de sa main qui n’était pas paralysée le geste demettre quelque chose dans sa poche, et en mêmetemps il cligna de l’œil. « Sortons », dis-je à Mattia. Pendant assez longtemps nous marchâmescôte à côte, nous tenant par la main, ne disant rienet allant droit devant nous sans savoir où nousnous dirigions. « Où donc veux-tu aller ainsi ? demandaMattia avec une certaine inquiétude. – Je ne sais pas, quelque part où nous pourronscauser. J’ai à te parler, et ici, dans cette foule, je 626

ne pourrais pas. » En effet, dans ma vie errante, par les champset par les bois, je m’étais habitué, à l’école deVitalis, à ne jamais rien dire d’important quandnous nous trouvions au milieu d’une rue de villeou de village, et, lorsque j’étais dérangé par lespassants, je perdais tout de suite mes idées. Or, jevoulais parler à Mattia sérieusement en sachantbien ce que je dirais. Au moment où Mattia me posait cettequestion, nous arrivions dans une rue plus largeque les ruelles d’où nous sortions, et il me semblaapercevoir des arbres au bout de cette rue. C’étaitpeut-être la campagne ; nous nous dirigeâmes dece côté. Ce n’était point la campagne ; maisc’était un parc immense avec de vastes pelousesvertes et des bouquets de jeunes arbres çà et là.Nous étions là à souhait pour causer. « Mattia, lui dis-je, il faut partir, il fautretourner en France. – Te quitter, jamais ! – Pourquoi ? 627

– Parce que... » Il n’acheva pas et détourna les yeux devantmon regard interrogateur. « Mattia, réponds-moi en toute sincérité,franchement, sans ménagement pour moi, sanspeur ; tu ne dormais pas cette nuit ? tu as vu ? » Il tint ses yeux baissés, et d’une voix étouffée : « Je ne dormais pas, dit-il. – Qu’as-tu vu ? – Tout. – Et as-tu compris ? – Que ceux qui vendaient ces marchandises neles avaient pas achetées. Ton père les a grondésd’avoir frappé à la porte de la remise et non àcelle de la maison ; ils ont répondu qu’ils étaientguettés par les bob, c’est-à-dire les policemen. – Tu vois donc bien qu’il faut que tu partes,lui dis-je. – S’il faut que je parte, il faut que tu partesaussi, cela n’est pas plus utile pour l’un que pourl’autre. Si tu as peur pour moi, moi j’ai peur pour 628

toi, et c’est pour cela que je te dis : « Partonsensemble, retournons en France pour revoir mèreBarberin, Lise et tes amis. » – C’est impossible ! Mes parents ne te sontrien, tu ne leur dois rien ; moi ils sont mesparents, je dois rester avec eux. – Tes parents ! Ce vieux paralysé, ton grand-père ! cette femme, couchée sur la table, tamère ! » Je me levai vivement, et, sur le ton ducommandement, non plus sur celui de la prière, jem’écriai : « Tais-toi, Mattia, ne parle pas ainsi, je te ledéfends ! C’est de mon grand-père, c’est de mamère que tu parles ; je dois les honorer, les aimer. – Tu le devrais, s’ils étaient réellement tesparents ; mais, s’ils ne sont ni ton grand-père, niton père, ni ta mère, dois-tu quand même leshonorer et les aimer. – Tu n’as donc pas écouté le récit de monpère ? – Qu’est-ce qu’il prouve, ce récit ? Ils ont 629

perdu un enfant du même âge que toi ; ils l’ontfait chercher et ils en ont retrouvé un du mêmeâge que celui qu’ils avaient perdu. Voilà tout. – Tu oublies que l’enfant qu’on leur avait voléa été abandonné avenue de Breteuil, et que c’estavenue de Breteuil que j’ai été trouvé le jourmême où le leur avait été perdu. – Pourquoi deux enfants n’auraient-ils pasété abandonnés avenue de Breteuil le mêmejour ? Pourquoi le commissaire de police ne seserait-il pas trompé en envoyant M. Driscoll àChavanon ? Cela est possible. – Cela est absurde. – Peut-être bien ; ce que je dis, ce quej’explique peut être absurde ; mais c’est parceque je le dis et l’explique mal, parce que j’ai unepauvre tête ; un autre que moi l’expliqueraitmieux, et cela deviendrait raisonnable ; c’est moiqui suis absurde, voilà tout. – Hélas ! non, ce n’est pas tout. – Enfin tu dois faire attention que tu neressembles ni à ton père ni à ta mère, et que tu 630

n’as pas les cheveux blonds, comme tes frères etsœurs qui tous, tu entends bien, tous, sont dumême blond ; pourquoi ne serais-tu pas commeeux ? D’un autre côté, il y a une chose bienétonnante : comment des gens qui ne sont pasriches ont-ils dépensé tant d’argent pour retrouverun enfant ? Pour toutes ces raisons, selon moi, tun’es pas un Driscoll ; je sais bien que je ne suisqu’une bête, on me l’a toujours dit, c’est la fautede ma tête. Mais tu n’es pas un Driscoll, et tu nedois pas rester avec les Driscoll. Si tu veux,malgré tout, y rester, je reste avec toi ; mais tuvoudras bien écrire à mère Barberin pour luidemander de nous dire au juste comment étaienttes langes ; quand nous aurons sa lettre, tuinterrogeras celui que tu appelles ton père, etalors nous commencerons peut-être à voir un peuplus clair. Jusque-là je ne bouge pas, et malgrétout je reste avec toi ; s’il faut travailler, noustravaillerons ensemble. » 631

XV Capi perverti Ce fut seulement à la nuit tombante que nousrentrâmes cour du Lion-Rouge ; nous passâmestoute notre journée à nous promener dans ce beauparc, en causant, après avoir déjeuné d’unmorceau de pain que nous achetâmes. Mon père était de retour à la maison, et mamère était debout. Ni lui ni elle ne nous firentd’observations sur notre longue promenade ; cefut seulement après le souper que mon père nousdit qu’il avait à nous parler à tous deux, à Mattiaet à moi, et pour cela il nous fit venir devant lacheminée, ce qui nous valut un grognement dugrand-père, qui décidément était féroce pourgarder sa part de feu. « Dites-moi donc un peu comment vousgagniez votre vie en France ? » demanda mon 632

père. Je fis le récit qu’il nous demandait. « Vous avez donc bien du talent ! demandamon père ; montrez-moi un peu de quoi vous êtescapables. » Je pris ma harpe et jouai un air, mais ce ne futpas ma chanson napolitaine. « Bien, bien, dit mon père ; et Mattia, que sait-il ? » Mattia aussi joua un morceau de violon et unautre de cornet à piston. Ce fut ce dernier quiprovoqua les applaudissements des enfants, quinous écoutaient rangés en cercle autour de nous. « Et Capi ? demanda mon père, de quoi joue-t-il ? Je ne pense pas que c’est pour votre seulagrément que vous traînez un chien avec vous ; ildoit être en état de gagner au moins sanourriture. » J’étais fier des talents de Capi, non seulementpour lui, mais encore pour Vitalis ; je voulus qu’iljouât quelques-uns des tours de son répertoire, etil obtint auprès des enfants son succès 633

accoutumé. « Mais c’est une fortune, ce chien-là », ditmon père. Je répondis à ce compliment en faisant l’élogede Capi et en assurant qu’il était capabled’apprendre en peu de temps tout ce qu’onvoulait bien lui montrer, même ce que les chiensne savaient pas faire ordinairement. « Puisqu’il en est ainsi, continua mon père,voici ce que je vous propose. Nous ne sommespas riches, et nous travaillons tous pour vivre ;l’été nous parcourons l’Angleterre, et les enfantsvont offrir mes marchandises à ceux qui neveulent pas se déranger pour venir jusqu’à nous ;mais l’hiver nous n’avons pas grand-chose àfaire. Tant que nous serons à Londres, Rémi etMattia pourront aller jouer de la musique dans lesrues, et je ne doute pas qu’ils ne gagnent bientôtde bonnes journées, surtout quand nousapprocherons des fêtes de Noël. Mais, comme ilne faut pas faire de gaspillage en ce monde, Capiira donner des représentations avec Allen et Ned. – Capi ne travaille bien qu’avec moi », dis-je 634

vivement ; car il ne pouvait pas me convenir deme séparer de lui. « Il apprendra à travailler avec Allen et Ned,sois tranquille, et en vous divisant ainsi vousgagnerez beaucoup plus. – Mais je vous assure qu’il ne fera rien de bon,et d’autre part nos recettes à Mattia et à moiseront moins fortes ; nous gagnerions davantageavec Capi. – Assez causé, me dit mon père ; quand j’ai ditune chose, j’entends qu’on la fasse, et tout desuite ; c’est la règle de la maison ; j’entends quetu t’y conformes, comme tout le monde. » Il n’y avait pas à répliquer, et je ne dis rien ;mais tout bas je pensai que mes beaux rêves pourCapi se réalisaient aussi tristement que pour moi.Nous allions donc être séparés ! quel chagrinpour lui et pour moi ! Le lendemain, il fallut faire la leçon à Capi ; jele pris dans mes bras, et doucement, enl’embrassant souvent sur le nez, je lui expliquaice que j’attendais de lui ; pauvre chien, comme il 635

me regardait, comme il m’écoutait ! Quand je remis sa laisse dans la main d’Allen,je recommençai mes explications, et il était siintelligent, si docile, qu’il suivit mes deux frèresd’un air triste, mais enfin sans résistance. Pour Mattia et pour moi, mon père voulutnous conduire lui-même dans un quartier où nousavions chance de faire de bonnes recettes, et noustraversâmes tout Londres pour arriver dans unepartie de la ville où il n’y avait que de bellesmaisons avec des portiques, dans des ruesmonumentales bordées de jardins. Dans cessplendides rues aux larges trottoirs, plus depauvres gens en guenilles et à mine famélique,mais de belles dames aux toilettes, voyantes, desvoitures dont les panneaux brillaient comme desglaces, des chevaux magnifiques queconduisaient de gros et gras cochers aux cheveuxpoudrés. Nous ne rentrâmes que tard à la cour du Lion-Rouge, car la distance est longue du West-End àBethnal-Green, et j’eus la joie de retrouver Capi,bien crotté, mais de bonne humeur. 636

Je fus si content de le revoir qu’après l’avoirbien frotté avec de la paille sèche je l’enveloppaidans ma peau de mouton et le couchai dans monlit ; qui fut le plus heureux de lui ou de moi ? celaserait difficile à dire. Les choses continuèrent ainsi pendantplusieurs jours. Nous partions le matin et nous nerevenions que le soir après avoir joué notrerépertoire tantôt, dans un quartier, tantôt dans unautre, tandis que de son côté Capi allait donnerdes représentations sous la direction d’Allen et deNed ; mais un soir, mon père me dit que lelendemain je pourrais prendre Capi avec moi,attendu qu’il garderait Allen et Ned à la maison. Par malheur pour le succès de notre entreprise,depuis deux jours le brouillard ne s’était paséclairci ; le ciel, ou ce qui tient lieu de ciel àLondres, était un nuage de vapeurs orangées, etdans les rues flottait une sorte de fumée grisâtrequi ne permettait à la vue de s’étendre qu’àquelques pas. On sortirait peu, et, des fenêtresderrière lesquelles on nous écouterait, on neverrait guère Capi ; c’était là une fâcheuse 637

condition pour notre recette : aussi Mattiainjuriait-il le brouillard, ce maudit fog, sans sedouter du service qu’il devait nous rendre à tousles trois quelques instants plus tard. Cheminant rapidement, en tenant Capi sur nostalons par un mot que je lui disais de temps entemps, ce qui avec lui valait mieux que la plussolide chaîne, nous étions arrivés dans Holbornqui, on le sait, est une des rues les plusfréquentées et les plus commerçantes de Londres.Tout à coup je m’aperçus que Capi ne noussuivait plus. Qu’était-il devenu ? cela étaitextraordinaire. Je m’arrêtai pour l’attendre en mejetant dans l’enfoncement d’une allée, et je sifflaidoucement, car nous ne pouvions pas voir auloin. J’étais déjà anxieux, craignant qu’il ne nouseût été volé, quand il arriva au galop, tenant danssa gueule une paire de bas de laine et frétillant dela queue. Posant ses pattes de devant contre moi,il me présenta ces bas en me disant de lesprendre ; il paraissait tout fier, comme lorsqu’ilavait bien réussi un de ses tours les plus difficiles,et venait demander mon approbation. Cela s’étaitfait en quelques secondes, et je restais ébahi, 638

quand brusquement Mattia prit les bas d’unemain et de l’autre m’entraîna dans l’allée. « Marchons vite, me dit-il, mais sans courir. » Ce fut seulement au bout de plusieurs minutesqu’il me donna l’explication de cette fuite. « Je restais comme toi à me demander d’oùvenait cette paire de bas, quand j’ai entendu unhomme dire : “Où est-il, le voleur ?” Le voleur,c’était Capi, tu le comprends ; sans le brouillardnous étions arrêtés comme voleurs. » Je ne comprenais que trop ; je restai unmoment suffoqué. Ils avaient fait un voleur deCapi, du bon, de l’honnête Capi ! « Rentrons à la maison, dis-je à Mattia, ettiens Capi en laisse. » Mattia ne me dit pas un mot, et nous rentrâmescour du Lion-Rouge en marchant rapidement. Lepère, la mère et les enfants étaient autour de latable occupés à plier des étoffes ; je jetai la pairede bas sur la table, ce qui fit rire Allen et Ned. « Voici une paire de bas, dis-je, que Capi vientde voler, car on a fait de Capi un voleur ; je pense 639

que ç’a été pour jouer. » Je tremblais en parlant ainsi, et cependant jene m’étais jamais senti aussi résolu. Mon père me regarda en face, et il fit un gestede colère comme pour m’assommer ; ses yeux mebrûlèrent ; cependant je ne baissai pas les miens ;peu à peu son visage contracté se détendit. « Tu as eu raison de croire que c’était un jeu,dit-il : aussi, pour que cela ne se reproduise plus,Capi désormais ne sortira qu’avec toi. » 640

XVI Les beaux langes ont menti Mon grand-père continuait à cracherfurieusement de mon côté toutes les fois que jel’approchais ; mon père ne s’occupait de moi quepour me demander chaque soir le compte de notrerecette ; ma mère le plus souvent n’était pas de cemonde ; Allen, Ned et Annie me détestaient ;seule Kate se laissait caresser, encore n’était-ceque parce que mes poches étaient pleines. Quelle chute ! Aussi, dans mon chagrin, et bien que toutd’abord j’eusse repoussé les suppositions deMattia, en venais-je à me dire que, si vraimentj’étais l’enfant de cette famille, on aurait pourmoi d’autres sentiments que ceux qu’on metémoignait avec si peu de ménagement, alors queje n’avais rien fait pour mériter cette indifférence 641

ou cette dureté. Quand Mattia me voyait sous l’influence deces tristes pensées, il devinait très bien ce qui lesprovoquait et alors il me disait, comme s’il separlait à lui-même : « Je suis curieux de voir ce que mère Barberinva te répondre. » Pour avoir cette lettre, qui devait m’êtreadressée « poste restante », nous avions changénotre itinéraire de chaque jour, et, au lieu degagner Holborn par West-Smith-Field, nousdescendions jusqu’à la poste. Pendant assezlongtemps, nous fîmes cette course inutilement ;mais, à la fin, cette lettre si impatiemmentattendue nous fut remise. L’hôtel général des postes n’est point unendroit favorable à la lecture ; nous gagnâmesune allée dans une ruelle voisine, ce qui medonna le temps de calmer un peu mon émotion, etlà, enfin, je pus ouvrir la lettre de mère Barberin,c’est-à-dire la lettre qu’elle avait fait écrire par lecuré de Chavanon : 642

« Mon petit Rémi, « Je suis bien surprise et bien fâchée de ce queta lettre m’apprend, car, selon ce que mon pauvreBarberin m’avait toujours dit, aussi bien aprèst’avoir trouvé avenue de Breteuil qu’après avoircausé avec la personne qui te cherchait, je pensaisque tes parents étaient dans une bonne et mêmedans une grande position de fortune. « Cette idée m’était confirmée par la façondont tu étais habillé lorsque Barberin t’a apportéà Chavanon, et qui disait bien clairement que lesobjets que tu portais appartenaient à la layetted’un enfant riche. Tu me demandes de t’expliquercomment étaient les langes dans lesquels tu étaisemmailloté ; je peux le faire facilement, car j’aiconservé tous ces objets en vue de servir à tareconnaissance le jour où l’on te réclamerait, cequi selon moi devait arriver certainement. « Mais, d’abord, il faut te dire que tu n’avaispas de langes ; si je t’ai parlé quelquefois delanges, c’est par habitude et parce que les enfantsde chez nous sont emmaillotés. Toi, tu n’étais pas 643

emmailloté ; au contraire, tu étais habillé ; etvoici quels étaient les objets qui ont été trouvéssur toi : un bonnet en dentelle, qui n’a departiculier que sa beauté et sa richesse ; unebrassière en toile fine garnie d’une petite dentelleà l’encolure et aux bras ; une couche en flanelle,des bas en laine blanche ; des chaussons en tricotblanc, avec des bouffettes de soie ; une longuerobe aussi en flanelle blanche, et enfin unegrande pelisse à capuchon en cachemire blanc,doublée de soie, et en dessus ornée de bellesbroderies. « Tu n’avais pas de couche en toileappartenant à la même layette, parce qu’on t’avaitchangé chez le commissaire de police où l’onavait remplacé la couche par une servietteordinaire. « Enfin, il faut ajouter qu’aucun de ces objetsn’était marqué ; mais la couche en flanelle et labrassière avaient dû l’être, car les coins où se metordinairement la marque avaient été coupés, cequi indiquait qu’on avait pris toutes lesprécautions pour dérouter les recherches. 644

« Voilà, mon cher Rémi, tout ce que je peux tedire. Si tu crois avoir besoin de ces objets, tu n’asqu’à me l’écrire ; je te les enverrai. « Ne te désole pas, mon cher enfant, de nepouvoir pas me donner tous les beaux cadeauxque tu m’avais promis ; ta vache, achetée sur tonpain de chaque jour, vaut pour moi tous lescadeaux du monde. J’ai du plaisir de te direqu’elle est toujours en bonne santé ; son lait nediminue pas, et, grâce à elle, je suis maintenant àmon aise ; je ne la vois pas sans penser à toi et àton petit camarade Mattia. « Tu me feras plaisir quand tu pourras medonner de tes nouvelles, et j’espère qu’ellesseront toujours bonnes ; toi si tendre et siaffectueux, comment ne serais-tu pas heureuxdans ta famille, avec un père, une mère, des frèreset des sœurs qui vont t’aimer comme tu méritesde l’être ? « Adieu, mon cher enfant, je t’embrasseaffectueusement. « Ta mère nourrice, Ve Barberin. » 645

La fin de cette lettre m’avait serré le cœur.Pauvre mère Barberin, comme elle était bonnepour moi ! Parce qu’elle m’aimait, elles’imaginait que tout le monde devait m’aimercomme elle. « C’est une brave femme, dit Mattia, elle apensé à moi ; mais, quand elle m’aurait oublié,cela n’empêcherait pas que je la remercieraispour sa lettre ; avec une description aussicomplète, il ne faudra pas que master Driscoll setrompe dans l’énumération des objets que tuportais lorsqu’on t’a volé. » Ce n’était pas chose facile que de demander àmon père de me dire comment j’étais vêtulorsque je lui avais été volé. Si je lui avais posécette question tout naïvement, sans arrière-pensée, rien n’aurait été plus simple ; mais il n’enétait pas ainsi, et c’était justement cette arrière-pensée qui me rendait timide et hésitant. Enfin, un jour qu’une pluie glaciale nous avaitfait rentrer de meilleure heure que de coutume, jepris mon courage, et je mis la conversation sur le 646

sujet qui me causait de si poignantes angoisses. Au premier mot de ma question, mon père meregarda en face, en me fouillant des yeux, commeil en avait l’habitude lorsqu’il était blessé par ceque je lui disais ; mais je soutins son regard plusbravement que je ne l’avais espéré lorsque j’avaispensé à ce moment. « Ce qui m’a le mieux servi pour te retrouver,dit-il, ç’a été la description des vêtements que tuportais au moment où tu nous as été volé : unbonnet en dentelle, une brassière en toile garniede dentelles, une couche et une robe en flanelle,des bas de laine, des chaussons en tricot, unepelisse à capuchon en cachemire blanc brodé.J’avais beaucoup compté sur la marque de tonlinge F.D., c’est-à-dire Francis Driscoll qui estton nom ; mais cette marque avait été coupée parcelle qui t’avait volé et qui, par cette précaution,espérait bien empêcher qu’on te découvrîtjamais ; j’eus à produire aussi ton acte debaptême que j’avais relevé à ta paroisse, qu’onm’a rendu et que je dois avoir encore. » Disant cela, et avec une complaisance qui était 647

assez extraordinaire chez lui, il alla fouiller dansun tiroir, et bientôt il en rapporta un grand papiermarqué de plusieurs cachets qu’il me donna. Je fis un dernier effort. « Si vous voulez, dis-je, Mattia va me letraduire. – Volontiers. » De cette traduction, que Mattia fit tant bienque mal, il résultait que j’étais né un jeudi 2 aoûtet que j’étais fils de Patrick Driscoll et deMargaret Grange, sa femme. Que demander de plus ? Cependant Mattia ne se montra pas satisfait,et, le soir, quand nous fûmes retirés dans notrevoiture, il se pencha encore à mon oreille commelorsqu’il avait quelque chose de secret à meconfier. « Veux-tu que je te fasse part d’une idée quine peut pas me sortir de la tête ? c’est que tu n’espas l’enfant de master Driscoll, mais bien l’enfantvolé par master Driscoll. – Pourquoi la famille Driscoll m’aurait-elle 648

cherché, si je n’étais pas son enfant ? Pourquoiaurait-elle donné de l’argent à Barberin et à Grethand Galley ? » À cela Mattia était obligé de répondre qu’il nepouvait pas répondre. Je restais devant ces questions, accablé demon impuissance, et je me disais que je mefrapperais inutilement et à jamais, en pleine nuitnoire, la tête contre un mur dans lequel il n’yavait pas d’issue. Et cependant il fallait chanter, jouer des airs dedanse et rire en faisant des grimaces, quandj’avais le cœur si profondément triste. Les dimanches étaient mes meilleurs jours,parce que, le dimanche, on ne fait pas de musiquedans les rues de Londres, et je pouvais alorslibrement m’abandonner à ma tristesse, en mepromenant avec Mattia et Capi. Comme je ressemblais peu alors à l’enfant quej’étais quelques mois auparavant ! Un de ces dimanches, comme je me préparaisà sortir avec Mattia, mon père me retint à la 649

maison, en me disant qu’il aurait besoin de moidans la journée, et il envoya Mattia se promenertout seul. Mon grand-père n’était pas descendu ;ma mère était sortie avec Kate et Annie et mesfrères étaient à courir les rues : il ne restait donc àla maison que mon père et moi. Il y avait à peu près une heure que nous étionsseuls, lorsqu’on frappa à la porte. Mon père allaouvrir et il rentra accompagné d’un monsieur quine ressemblait pas aux amis qu’il recevaitordinairement : celui-là était bien réellement cequ’on appelle en Angleterre un gentleman, c’est-à-dire un vrai monsieur, élégamment habillé et dephysionomie hautaine, mais avec quelque chosede fatigué. Il avait environ cinquante ans. Ce quime frappa le plus en lui, ce fut son sourire qui,par le mouvement des deux lèvres, découvraittoutes ses dents blanches et pointues commecelles d’un jeune chien. Cela était tout à faitcaractéristique, et en le regardant on se demandaitsi c’était bien un sourire qui contractait ainsi seslèvres, ou si ce n’était pas plutôt une envie demordre. 650


Like this book? You can publish your book online for free in a few minutes!
Create your own flipbook